TOR la légende, ép. 2 : la nuit des temps

Toute légende qui se respecte se transmet au moins depuis la nuit des temps ? No soucy ! Le marteau de TOR peut frapper un grand coup. Cet objet contondant existe dit-on depuis le début de l’intelligence humaine (temps reculés donc, même si parfois on doute) ; TOR quant à lui remonte modestement mais sûrement à notre antiquité gréco-latine. Issu de la rhétorique classique et de ses cinq parties, le marteau de TOR reprend le flambeau de Cicéron (pour ne citer qu’un des athlètes de ce long relais).

Rappel : TOR vaut pour Trouver (et noter) les idées / Organiser les idées / Rédiger – soit trois éléments de la rhétorique sur les cinq. Quid des deux autres ? Soldons leur compte : memoria et actio relèvent plus spécifiquement de la technique oratoire (l’une pour la mémorisation du discours, l’autre pour la performance d’acteur) : hors sujet pour mon propos, la rédaction de textes écrits.

Restent en piste trois acolytes, inventio, dispositio et elocutio, avatars de mes trois phases d’écriture : découverte des idées (T), mise en ordre (O), et mise en forme rédactionnelle (R). Je sollicite ici l’indulgence des spécialistes (dont je ne suis pas) : revendiquant cette noble filiation, je reconnais que le rejeton est un poil dégénéré.

Que cette concession ne m’interdise pas cependant de plaider en faveur ce qui est aussi un peu ma progéniture. TOR simplifie une riche et longue tradition, mais pour en faire valoir la pertinence dans notre foutu monde de performance et d’efficience. Histoire au passage d’indiquer aux étudiants que certaines choses existent presque depuis de tout temps les hommes et restent valables aujourd’hui au sein du numérique et à l’ère de l’entreprise (ou l’inverse). Si sa transmission permet d’agiter le petit fanion de l’humanisme, ce marteau valait bien quelques coups de serpe.

TOR la légende, ép. 4 : un pouvoir, des responsabilités

Un des films consacrés à Spider-man me livrait cette puissante maxime : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » – la sagesse est partout. Mais quel rapport avec ma ritournelle torique : « Trouver (et noter) les idées / Organiser les idées / Rédiger » ?

Les trois phases doivent être distinguées – avec une petite finesse : il y a un gouffre entre TO d’une part et R de l’autre. Diantre ! Et pourquoi ? Parce que la rédaction produit texte qui sera lu, alors que ni collecte ni organisation du matériau préparatoire n’ont à être exposées. R est le moment où il s’agit de faire attention à la tête qu’on a.

Mes étudiants ont été habitués à n’avoir pour lecteurs que leurs profs. Il faut leur recoller le nez sur cette réalité : vos écrits vous représenteront dans le monde ! En particulier au travail. Le mouvement de recul qu’ils ont au début, lorsque je projette leurs exploits linguistiques sur grand écran, témoigne que cette publicité est pour eux une désagréable surprise.

Désagréable, mais salutaire : soudain, ils voient les effets produits. Effets démultipliés quand les mots sont inscrits et circuleront, engageant leur responsabilité… Préparer soigneusement les choses en amont (TO), au brouillon, relève alors d’une saine prudence avant de (R) lâcher une parole écrite dans la nature.

La responsabilité en jeu est également vis-à-vis d’eux-mêmes : à eux d’user de leur pouvoir (car le pouvoir de la parole est entre leurs mains) pour leur bonheur et celui de l’humanité.

TOR la légende, ép. 3 : le temps de la Tortue

TOR : Trouver (et noter) les idées / Organiser les idées / Rédiger. « Mais madame, ça fait perdre trop de temps, et après c’est mort… » Oui, objection classique de l’usager, qui a l’avantage d’expliquer pourquoi il rechigne encore à suivre cette méthode pourtant éprouvée : la peur, toujours elle. On a peur qu’à faire lambiner, la TOR tue.

Souvenir de larmes enfantines refoulées : « Allez allez, on se dépêche, vous traînez, s’agaçait le maître tout à sa peur (lui aussi) de ne pas boucler son programme. Mais vous, là, vous étiez en train de vous appliquer, de faire quelque chose de bien, le mieux possible. Alors vous avez pris le pli : d’accord, je fais vite, et comme ça il va me lâcher – quitte à me reprocher, ensuite, d’avoir bâclé. Je ne pleure plus : maintenant, juste je m’en fous.

Ah, chère Tortue ! Il y en avait une dans la classe, on lui donnait de la salade. Adopter TOR demande du temps, c’est vrai. Mais séparer les opérations (voir ép. 1) permet, à chaque étape, de contrôler qu’on dit bien ce qu’on veut dire (voir ép. 4). Dans la légende de TOR, la tortue gagne parce qu’elle sait où elle va, alors que le lièvre, la tête tournée pour vérifier qu’il distance la concurrente, s’assomme à pleine vitesse sur le poteau d’arrivée : vainqueur avec le crâne fracassé – à l’instar de ce petit d’homme qui réussit à avoir une note correcte au prix d’avoir perdu le goût d’écrire.

Avoir TOR, c’est considérer que l’élève est la tortue. Un pas après l’autre, elle fait son chemin. Et l’habitude ne manquera pas d’accélérer le mouvement, surtout si l’animal voit autour de lui toute une famille Tortue, et un paysage qui n’est pas un champ de course.

TOR la légende, ép. 1 : un coup de marteau

Il faut écrire un rapport pour obtenir le diplôme : ils sont en troisième année de licence, donc passablement familiers de l’École… mais combien continuent de s’y prendre comme des manches ? C’est pourtant pas faute d’en avoir tartiné, de la méthodologie ! Chaque année, avec des variantes… Comment les faire sortir de ce marécage pseudo-théorique sans les priver des repères auxquels ils tiennent malgré tout ?
« Votre attention ! Voici l’arme fatale pour anéantir vos problèmes de méthode! », ai-je hardiment proclamé en traçant au tableau les trois lettres TOR. Réaction immédiate : « Hé madame, vous avez oublié le H! » Je marque un point : ils retiendront peut-être ma leçon de rhétorique par association absurde avec un dieu nordique revenu en super-héros bodybuildé.
Trois lettres, trois consignes de base : 1) Trouver (et noter) les idées, 2) Organiser les idées, 3) Rédiger. Trois étapes efficaces parce que distinctes. D’abord se contenter de rassembler la matière, sans se censurer – et en notant, s’épargner la peur d’en oublier. Ensuite s’occuper de l’ordre le plus adéquat pour la présenter et de cela seul ; trier, sélectionner, regrouper, sans crainte désormais du manque d’inspiration, puisqu’on a tout sous les yeux (deux premiers mouvements qui sont également libres du souci de bien dire, car ils s’effectuent au brouillon). Et enfin seulement, aborder les questions de formulation – mais sachant dès lors ce qu’on veut dire et dans quel ordre, on est disponible pour y consacrer toute son attention.
Distinguer les opérations vise à libérer le mouvement propre à chacune et à le rendre plus facilement maîtrisable : quand on n’est sûr ni de son orthographe, ni de son vocabulaire, ni de sa syntaxe, difficile de faire face en s’imposant dans le même temps de trouver des idées et un plan. TOR : un bon coup de marteau d’entrée de jeu, ça vous remet les choses bien à plat.