Rature ou culture ? Enfin la réponse !

Pas besoin d’être lacanien pour voir que sous la rature, l’écrit persiste. Et ça, mes étudiants détestent. Inquiets, ils prennent soin d’effacer les traces qui trahiraient leurs inexpiables crimes orthographiques. Quand il faut écrire à la main, ils perdent leur temps à recopier afin d’éliminer toute cicatrice. Les moins patients s’en remettent aux emplâtres de Tipp-Ex… mauvais plan : recouvert, certes, voilà le défaut en relief.

Mais le traitement de texte est venu secourir nos adeptes du nettoyage graphique : tac tac tac et pouf ! Parti ! Dangereuse pureté… Car plus pernicieux que l’erreur est le déni d’icelle. Escamoter indéfiniment une première formulation jugée médiocre expose le rédacteur aux affres de l’éternel retour à la case départ : le premier jet était aussi le premier pas, le pas qui coûte – dommage de revenir dessus. Autre argument : l’écrit persistant sous la rature est une sécurité, disponible quand l’erreur était dans la biffure.

Il y a plus nocif : l’effacement conforte le mythe d’une expression parfaite d’emblée. C’est oublier qu’Athéna n’est sortie tout armée de la tête de Zeus qu’en lui infligeant des migraines olympiques (aïe) et un crâne fendu (aïe et beurk). La rature expose l’écriture comme travail : le premier jet est rarement le dernier mot. Cette souveraine sûreté du verbe est pourtant le but implicite que se fixent mes étudiants, régulièrement désolés de ne pas l’atteindre.

Je leur montre tel de mes brouillons. Ils s’étonnent : fautes, erreurs, reprises et gribouillages – s’y étalent des désordres qu’ils n’imaginaient pas être mon lot. Eh si ! La confidence dédramatise, argument concret pour soutenir ma thèse : la rature, c’est la culture. Je veux les convaincre que la rature est non seulement acceptable, mais souhaitable ; qu’elle est fruit d’exigence intellectuelle, signe de conscience critique, geste optimiste qui nous montre faillibles… et perfectibles. Humaine rature : qu’ils consacrent leur effort ailleurs qu’à vainement l’éviter.

Labourage et raturage sont les mamelles de l’écrit

Situation d’examen. L’équipement minimal est de rigueur : un stylo, quelques pages de brouillon colorées, et cette double feuille que son coin pliable pour l’anonymisation et ses mentions administratives rendent un peu solennelle : là, faut pas se rater. Bientôt une voix s’élève : « Madame, une autre feuille s’il vous plaît ». Assez sûr de son fait, déjà il se lève… Ah ! Sa mine interloquée quand je lui fais signe de se rasseoir, et qu’il m’entend lui dire : « Barrez ce qui ne convient pas et écrivez en dessous ». La requête est manifestement incompatible avec un algorithme profond de sa programmation scolaire : la prof, l’inviter à faire une rature ??!!
Nombre d’étudiants ont la religion du propre. Bien que l’heure tourne, ils persistent à perdre de précieuses minutes en recopiage – peine inutile si le texte, certes souillé par les peines de son enfantement, reste lisible. Respecter le lecteur en assurant son confort visuel est un louable soin… tant qu’il ne fait pas obstacle à celui de lui communiquer leur meilleur des idées. Car il y a concurrence : toute cette énergie absorbée par le souci graphique pourra manquer pour creuser, nuancer, développer la pensée. Labourer au bon endroit s’apprend en réformant les pratiques de travail.
Mais l’étudiant reste incrédule. Alors je précise : « Ne vous inquiétez pas, je n’irai pas regarder ! » Cette garantie n’est pas anodine. Elle s’adresse à des chagrins parfois oubliés, qu’il faut reconnaître et apaiser : la rature c’est l’erreur, et l’erreur, C’EST LA HONTE !!! Quel bonheur d’écriture fleurirait sur pareil terreau ? En préférant la biffure à l’emplâtre de « blanc », je les autorise – mieux, je les invite à assumer les erreurs inhérentes à l’effort de (se) dire. Je suis au service de leur émancipation : ils ne me respecteront jamais mieux qu’en respectant leur propre pensée.


TOR la légende, ép. 2 : la nuit des temps

Toute légende qui se respecte se transmet au moins depuis la nuit des temps ? No soucy ! Le marteau de TOR peut frapper un grand coup. Cet objet contondant existe dit-on depuis le début de l’intelligence humaine (temps reculés donc, même si parfois on doute) ; TOR quant à lui remonte modestement mais sûrement à notre antiquité gréco-latine. Issu de la rhétorique classique et de ses cinq parties, le marteau de TOR reprend le flambeau de Cicéron (pour ne citer qu’un des athlètes de ce long relais).

Rappel : TOR vaut pour Trouver (et noter) les idées / Organiser les idées / Rédiger – soit trois éléments de la rhétorique sur les cinq. Quid des deux autres ? Soldons leur compte : memoria et actio relèvent plus spécifiquement de la technique oratoire (l’une pour la mémorisation du discours, l’autre pour la performance d’acteur) : hors sujet pour mon propos, la rédaction de textes écrits.

Restent en piste trois acolytes, inventio, dispositio et elocutio, avatars de mes trois phases d’écriture : découverte des idées (T), mise en ordre (O), et mise en forme rédactionnelle (R). Je sollicite ici l’indulgence des spécialistes (dont je ne suis pas) : revendiquant cette noble filiation, je reconnais que le rejeton est un poil dégénéré.

Que cette concession ne m’interdise pas cependant de plaider en faveur ce qui est aussi un peu ma progéniture. TOR simplifie une riche et longue tradition, mais pour en faire valoir la pertinence dans notre foutu monde de performance et d’efficience. Histoire au passage d’indiquer aux étudiants que certaines choses existent presque depuis de tout temps les hommes et restent valables aujourd’hui au sein du numérique et à l’ère de l’entreprise (ou l’inverse). Si sa transmission permet d’agiter le petit fanion de l’humanisme, ce marteau valait bien quelques coups de serpe.

Introduction : le lieu du désir

Oui oui, je vous vois venir : j’ai dit « introduction », pas « intromission » (pour les plus jeunes aux chastes yeux, allez hop, sus au dico !). N’empêche. J’entends bien faire valoir que ce passage obligé souvent pénible pour les rédacteurs inexpérimentés ne relève pas seulement d’une politesse obligatoire. Histoire de redonner le goût du préliminaire.

Essayons de ne pas l’oublier : nous écrivons pour quelqu’un. Il convient alors, sinon de l’ensorceler, au moins de ne pas tuer son désir, parfois poussif, de s’engager dans les voies que nous lui ouvrons. Or les choses se passent mieux entre partenaires textuels si on sait où on met le pied.

Premier cas : plus c’est long, plus c’est bon. Pour faire durer le plaisir, on distille les informations. Le lecteur appréciera de ne rien y comprendre au début, d’être confronté à des situations incompréhensibles pour jouir de les voir progressivement se démêler. C’est le contrat de lecture entre vous, sur la plage ou dans le train, et un roman policier. Ici, surtout pas d’introduction pour divulgâcher les effets.

Second cas : vite fait, bien fait. Si le lecteur est largué d’entrée de jeu, il lâchera l’affaire et le document : pas de temps à perdre, pas que ça à faire. Il vous faut être clair et concis, permettre au lecteur de s’y retrouver. Là, des présentations sont de mise, afin que la suite soit appréciée à sa juste valeur. Tel est le rôle de l’introduction : donner au lecteur les clés pour qu’il comprenne de quoi il retourne vraiment.

Bon. Pas besoin de vous faire un dessin : demandez-vous si vous êtes ici, ou là.

Note. Pour partager mon plaisir de lectrice j’ose, en toute modestie, renvoyer à un texte qui a dû lointainement inspirer celui-ci : le merveilleux poème de Francis Ponge « Les plaisirs de la porte » (Le parti pris des choses).

TOR la légende, ép. 4 : un pouvoir, des responsabilités

Un des films consacrés à Spider-man me livrait cette puissante maxime : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » – la sagesse est partout. Mais quel rapport avec ma ritournelle torique : « Trouver (et noter) les idées / Organiser les idées / Rédiger » ?

Les trois phases doivent être distinguées – avec une petite finesse : il y a un gouffre entre TO d’une part et R de l’autre. Diantre ! Et pourquoi ? Parce que la rédaction produit texte qui sera lu, alors que ni collecte ni organisation du matériau préparatoire n’ont à être exposées. R est le moment où il s’agit de faire attention à la tête qu’on a.

Mes étudiants ont été habitués à n’avoir pour lecteurs que leurs profs. Il faut leur recoller le nez sur cette réalité : vos écrits vous représenteront dans le monde ! En particulier au travail. Le mouvement de recul qu’ils ont au début, lorsque je projette leurs exploits linguistiques sur grand écran, témoigne que cette publicité est pour eux une désagréable surprise.

Désagréable, mais salutaire : soudain, ils voient les effets produits. Effets démultipliés quand les mots sont inscrits et circuleront, engageant leur responsabilité… Préparer soigneusement les choses en amont (TO), au brouillon, relève alors d’une saine prudence avant de (R) lâcher une parole écrite dans la nature.

La responsabilité en jeu est également vis-à-vis d’eux-mêmes : à eux d’user de leur pouvoir (car le pouvoir de la parole est entre leurs mains) pour leur bonheur et celui de l’humanité.

TOR la légende, ép. 3 : le temps de la Tortue

TOR : Trouver (et noter) les idées / Organiser les idées / Rédiger. « Mais madame, ça fait perdre trop de temps, et après c’est mort… » Oui, objection classique de l’usager, qui a l’avantage d’expliquer pourquoi il rechigne encore à suivre cette méthode pourtant éprouvée : la peur, toujours elle. On a peur qu’à faire lambiner, la TOR tue.

Souvenir de larmes enfantines refoulées : « Allez allez, on se dépêche, vous traînez, s’agaçait le maître tout à sa peur (lui aussi) de ne pas boucler son programme. Mais vous, là, vous étiez en train de vous appliquer, de faire quelque chose de bien, le mieux possible. Alors vous avez pris le pli : d’accord, je fais vite, et comme ça il va me lâcher – quitte à me reprocher, ensuite, d’avoir bâclé. Je ne pleure plus : maintenant, juste je m’en fous.

Ah, chère Tortue ! Il y en avait une dans la classe, on lui donnait de la salade. Adopter TOR demande du temps, c’est vrai. Mais séparer les opérations (voir ép. 1) permet, à chaque étape, de contrôler qu’on dit bien ce qu’on veut dire (voir ép. 4). Dans la légende de TOR, la tortue gagne parce qu’elle sait où elle va, alors que le lièvre, la tête tournée pour vérifier qu’il distance la concurrente, s’assomme à pleine vitesse sur le poteau d’arrivée : vainqueur avec le crâne fracassé – à l’instar de ce petit d’homme qui réussit à avoir une note correcte au prix d’avoir perdu le goût d’écrire.

Avoir TOR, c’est considérer que l’élève est la tortue. Un pas après l’autre, elle fait son chemin. Et l’habitude ne manquera pas d’accélérer le mouvement, surtout si l’animal voit autour de lui toute une famille Tortue, et un paysage qui n’est pas un champ de course.

TOR la légende, ép. 1 : un coup de marteau

Il faut écrire un rapport pour obtenir le diplôme : ils sont en troisième année de licence, donc passablement familiers de l’École… mais combien continuent de s’y prendre comme des manches ? C’est pourtant pas faute d’en avoir tartiné, de la méthodologie ! Chaque année, avec des variantes… Comment les faire sortir de ce marécage pseudo-théorique sans les priver des repères auxquels ils tiennent malgré tout ?
« Votre attention ! Voici l’arme fatale pour anéantir vos problèmes de méthode! », ai-je hardiment proclamé en traçant au tableau les trois lettres TOR. Réaction immédiate : « Hé madame, vous avez oublié le H! » Je marque un point : ils retiendront peut-être ma leçon de rhétorique par association absurde avec un dieu nordique revenu en super-héros bodybuildé.
Trois lettres, trois consignes de base : 1) Trouver (et noter) les idées, 2) Organiser les idées, 3) Rédiger. Trois étapes efficaces parce que distinctes. D’abord se contenter de rassembler la matière, sans se censurer – et en notant, s’épargner la peur d’en oublier. Ensuite s’occuper de l’ordre le plus adéquat pour la présenter et de cela seul ; trier, sélectionner, regrouper, sans crainte désormais du manque d’inspiration, puisqu’on a tout sous les yeux (deux premiers mouvements qui sont également libres du souci de bien dire, car ils s’effectuent au brouillon). Et enfin seulement, aborder les questions de formulation – mais sachant dès lors ce qu’on veut dire et dans quel ordre, on est disponible pour y consacrer toute son attention.
Distinguer les opérations vise à libérer le mouvement propre à chacune et à le rendre plus facilement maîtrisable : quand on n’est sûr ni de son orthographe, ni de son vocabulaire, ni de sa syntaxe, difficile de faire face en s’imposant dans le même temps de trouver des idées et un plan. TOR : un bon coup de marteau d’entrée de jeu, ça vous remet les choses bien à plat.