La discipline du silence, ou l'autre pays du fromage

Pour être écouté, il faut du silence : on le sait, profs, parents, nous tous. Je dirais même plus : pour écouter il faut du silence, et tout d’abord celui de notre pulsion de jacter.

« … et pour montrer sa belle voix, il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. » Nous voilà bien, avides d’être le Phénix des hôtes de ces bois, affamés de reconnaissance – et adieu le fromage. Dommage ! C’est une belle proie lâchée pour l’ombre : rien moins que notre liberté, la possibilité du choix.

Maître Corbeau sur son arbre perché est content de son fromage. Les problèmes arrivent avec l’autre, sa parole. Ah, l’autre… difficile de ne pas réagir. Pourtant, si notre volatile se taisait un instant, il ouïrait certes le traître canidé, mais aussi une voix intérieure disant le prix du silence. Il pourrait tourner sept fois sa langue dans sa bouche sans l’ouvrir, puis décider comment jouir : la gloire ou le fromage.

J’ai cru un jour, assez confusément, avoir quelque chose à dire ; j’ai voulu pousser mon ramage. Mais que sert de sortir du silence si c’est pour entrer dans le vacarme ? Cela vaut décharge quand il nous démange de l’ouvrir, expulsion quand il faut que ça sorte. Quant à être reconnue, entendue, comprise, c’est un mirage, auquel je n’ai pas encore tout à fait renoncé.

J’ai la chance qu’une institution donne des auditeurs à ma parole, assurant ainsi ma subsistance. Je ne suis pas réduite à l’extrémité du mendiant contraint à séduire en vertu de sa seule personne, si peu aguichante soit-elle. J’ai un fromage, j’ai la liberté du silence. Désormais je le romprai moins ici, et ce nonobstant, vous sais gré de me lire.

Oups.gouv, la réponse de l’OUPS : Méfiance ! (Timeo Darmanos et dona ferentes)

C’est le petit mot sympathique qui vient avec le loupé – geste de travers, mot mal placé : « Oups ! » La chose est dédramatisée, on en sourit, même. La possibilité d’apprendre sans être hanté par la peur de se tromper est ce que cherche à cultiver l’Officine Universitaire de Pédagogie Solidaire. L’OUPS s’adresse conjointement aux maîtres et aux élèves : ensemble et chacun dans leur rôle, elle leur offre d’apprivoiser leurs ressources respectives, aux uns pour oser accueillir sans crainte de déchoir, aux autres pour oser s’ouvrir sans crainte de décevoir.
Mais coïncidence : « oups.gouv » est désormais le nom du site gouvernemental instituant un « droit à l’erreur ». On part du principe, explique le ministre, « que l’usager est de bonne foi et que l’erreur est humaine« . Ce merveilleux humanisme divise mieux pour régner – le savoir d’un côté, l’erreur de l’autre -, et dessine un joli tableau : la bienveillante Administration volant au secours de l’administré totalement largué – on se demande bien pourquoi, d’ailleurs, avec toute cette « pédagogie » qu’on lui tartine, à l’usager ! Par contre, une Administration qui admettrait ses incongruités, son inanité, son humanité ? Pfff… même pas en rêve !
Ce modèle binaire domine encore largement l’École : le maître qui sait aide l’élève qui ne sait pas. Et comme on n’arrête pas le progrès, c’est un maître de plus en plus savant (vive les neurosciences) et de plus en plus gentil (vive la psychologie) qui s’escrime à transmettre sa science… Succès sonnant et trébuchant pour l’ « économie de la connaissance », mais juste trébuchant en termes d’émancipation humaine. Car c’est à cette répartition factice du savoir et de l’ignorance qu’il faut s’attaquer, modestement mais radicalement. Telle est la vocation de l’OUPS, loin des dogmes et des théories : réfléchir au ras des pratiques et des situations concrètes, pour qu’apparaissent par petites touches une autre figure du maître et d’autres positions d’élèves – et vice versa.





Officine

L’OUPS est une petite boutique : ouverte et tenue par une praticienne, elle expose au regard des passants une personne au travail, non des rayons et des produits. Je n’ai rien à vendre, et n’entends ici cultiver le commerce qu’au sens qu’il avait jadis : « relations sociales, échange d’idées ». Sens littéraire et vieilli: j’assume de vouloir redonner un petit lustre à de vieilles choses, voire à des idées éculées mais encore bien solides dans leur simplicité.

Cet atelier a une arrière-boutique, « toute mienne » pour parler comme Montaigne, et pleine de rebuts : s’y entasse tout ce qu’un bon quart de siècle à enseigner m’a fait penser, essayer, rater, réessayer, contester, réviser. La boutique quant à elle ne présente que la partie bien éprouvée de ce fourbi, dans l’espoir que mes expériences profitent à d’autres essayeuses et essayeurs.

Mon propos est théorique en ce qu’il réfléchit ma pratique. Mais je ne propose ni cours, ni techniques, ni méthodes, ni trucs, ni recettes – enfin rien qui puisse passer au stade industriel. Ah oui, c’est mauvais pour le business. J’ai la chance de ne pas dépendre du succès commercial de ce blog pour ma survie. Qu’en soit remercié ce système français si défectueux auquel je m’en prends, qui m’a formée. Il m’offre la soupe où pousse l’OUPS : mettre le pied dans le plat n’est pas cracher pas dedans.


Universitaire

« D’où tu parles-tu camarade ? » : c’était l’interpellation de rigueur, en mai 68, à qui voulait faire entendre sa voix dans une assemblée générale. Impossible de répondre sans simplifier, mais qu’au moins ceci soit établi : je parle depuis l’Université.

C’est là que j’enseigne, c’est elle qui me paie, c’est elle qui me qualifie professionnellement : « maitresse de conférences ». J’ai certes beaucoup à lui reprocher, à l’Université ; mais je lui dois la liberté que je prends de la critiquer. Le travail pédagogique que j’y effectue est rendu possible par la confiance que l’institution me témoigne – non sans s’être assurée que j’en étais digne par quelques rites de passage (un pour entrer à Normale Sup Ulm, un pour obtenir l’Agrégation, un ou deux pour gagner ma place de maîtresse de conférences, et hop, un dernier pour être habilitée à diriger des recherches).

Je choisis mon programme (ou mon absence de programme), je choisis mes méthodes – en concertation avec des collègues qui ont la même latitude. Et je me réjouis de pouvoir bénéficier de cette liberté académique, afin de défendre ce qui souvent n’a plus cours ailleurs. A mes étudiants inscrits en licence professionnelle, promis à travailler dans des contextes où l’esprit critique n’est pas toujours la priorité, je peux parler de latin, ou de théologie : qui le ferait, sinon une universitaire ?

Rien de plus sérieux que l’empreinte de la culture latine dans la langue française, ou l’utilisation aujourd’hui du dualisme cartésien. Pourtant, ils rigolent, tant c’est décalé de tout ce qu’on leur dit habituellement ! Rires : l’atmosphère est alors propice à ce qu’ils en fassent leur miel, Dieu sait quand, Dieu sait où, Dieu sait comment… mais qu’importe ? A l’Université, ils auront goûté aux humanités, avant d’aller « se vendre ».


Pédagogie

« Pédagogie ». Ah le gros mot ! Rien à faire, ça vous a des relents de péd…antisme. Mais voilà : quand on ouvre une boutique, il faut bien une enseigne qui vous situe dans le paysage. Peut-être trouverai-je mieux plus tard – grâce à vous ?

Il s’agissait de nommer l’espace où se rencontrent maître et élève, où se tissent leurs relations. Cet espace leur est commun, mais la pédagogie est l’affaire du maître : l’OUPS s’insurge vigoureusement contre la tentation du maître à démissionner en laissant à l’élève le choix de ses conditions d’apprentissage. Sous couvert de liberté, c’est la désorientation qui s’installe, et l’autorité qu’on appelle au secours pour remettre de l’ordre dans ce foutoir.

Mais en classe, quand être le maître revient à être le plus fort, on est sorti de la relation pédagogique. Et autant dire que ça arrive tout le temps ! Crier un tonitruant « Maintenant vous allez vous taire ! » ou articuler un glacial « Untel, plus un mot, ou je vous exclus », c’est reconnaître (à regret, non?) qu’on n’a plus en face de soi des élèves à élever mais des corps à dominer. Cet autoritarisme parfois inéluctable a un coût : d’accord, ils se soumettent, ils se taisent, mais alors là, des bûches, on ne peut plus rien en tirer (au moins pour un temps).

Voie étroite de la pédagogie : animer tout en canalisant mais sans brimer. Le maître à l’École n’est pas celui du rapport de force ; il n’est pas non plus celui de l’initiation. Ni despote ni gourou, il ne peut sans doute éviter de flirter avec ces figures voisines. Il ne remplira son office d’élever son élève que s’il n’est pas dupe de ces dérives.

Lexique de science oupsologique

Alaloupsisme. Nom masculin. Déformation évaluative consistant à tout scruter à la seule fin de dénoncer les failles, les erreurs, les incorrections, etc.

Apocaloupse. Nom féminin. Révélation par laquelle le sujet réalise que se tromper n’est pas la fin du monde.

Chaloupse. Nom féminin. Bateau commun de l’humanité, dans lequel la croisière s’amuse de ses erreurs. Aussi appelée Nef des Oups. A ne pas confondre avec La Nef des Oufs, mise à flot au XVe siècle par Sébastien Brant, dans laquelle la croisière ne s’amuse pas.

Chaloupsé, e. Adjectif. Se dit de la démarche nonchalante adoptée après une retraite initiatique dans la chaloupse.

Capoups. Nom propre.Exclusivement dans l’expression « les délices de Capoups« . Désigne l’examen approfondi et constructif de ses erreurs.

Colloupsologie. Nom féminin. Théorie selon laquelle les erreurs conduisent à l’effondrement. À rapprocher de l’apocaloupse, qui permet de la contrer.

Entourloupse. Nom féminin. Manœuvre par laquelle on cherche à éviter de reconnaître ses erreurs. A rapprocher de l’expression « cacher la oupssière sous le tapis ».

Noups. Pronom personnel. Communauté des personnes conscientes qu’elles avancent en se trompant.

Noupse. Nom féminin. Dans l’expression « avoir le cul bordé de noupses ». Avoir la chance d’apprendre de ses erreurs joyeusement (voir « Capoups ») et en bonne compagnie (voir « Noups »).

Oupséité. Nom féminin. Part d’humanité singulière qui se révèle quand on se loupe. À rapprocher de l’hipséité, capacité à garder son pantalon sur les hanches pour ne pas tomber en cas de fort hoquet (voir Paul Ricœur , Soi-même quand on se vautre).

Oupsoriasis. Nom masculin.Affection sévère, parfois mortelle, qui conduit à se gratter pour supprimer toute trace d’erreur dans sa vie.

Poulps.Nom masculin. Personne ayant la consistance intellectuelle d’un mollusque, excellant dans l’art du camouflage de ses erreurs et dans le brouillage des pistes par des jets d’encre qui empêchent d’y voir clair.

Oupsophobie. Nom féminin. Disposition mentale régnant dans les sociétés qui ne tolèrent pas l’erreur ni l’échec.

Reloupse : Adjectif. Expression de rejet, utilisée par les néophytes invités à examiner leurs erreurs, à un moment où leur culture oupsologique est encore fragile. En général dans l’expression « carrément reloupse la prof « . A rapprocher de « relapse », car ce rejet conduit à réitérer les mêmes erreurs de manière non délicieuse (voir. « Capoups »).

Solidaire

D’emblée, une précision : la solidarité n’est pas l’aide (ni l’entraide), position assez suspecte. Rien de plus insidieux que la bienfaisance qui se penche sur votre faiblesse : « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? ». La solidarité parle de solidité, de la parité de ce qui se tient, s’entretient – comme Montaigne parle des âmes qui « s’entretiennent » dans l’amitié. L’OUPS s’adresse à mes collègues ET à mes étudiants – à ces deux groupes auxquels, en tant que prof, j’appartiens du même coup. S’il ne se dit pas la même chose en salle de cours et en salle des profs, c’est néanmoins la même chose qui se parle – chacun y est concerné, et y trouver matière à agir.
Prenons une mise au point méthodologique : « pourquoi les brouillons sont importants ». A priori destinée à l’étudiant, l’explication met à plat des pratiques qu’un collègue maîtrise. Cette maîtrise cependant n’implique pas qu’il ait toujours mesuré le problème, ou si c’est le cas, trouvé le moyen de le traiter en relation avec ses propres cours. Et à présent, une question pédagogique : « pourquoi les étudiants ne répondent pas aux questions ». A priori posé à l’enseignant, le problème relève d’un savoir-faire du maître, et il importe qu’il s’en sente responsable plutôt que d’incriminer un auditoire réputé récalcitrant. Mais cette position de responsabilité gagne à inclure et à solliciter l’élève, afin qu’il prenne sa part d’initiative.
La pédagogie solidaire de l’OUPS entend ne pas présumer de ce qui intéresse les maîtres ou les élèves en vertu de leurs supposées compétences, de leurs supposés objectifs. Engageons-nous joyeusement, conscients que nous savons fort peu ce que nous faisons.