Officine

L’OUPS est une petite boutique : ouverte et tenue par une praticienne, elle expose au regard des passants une personne au travail, non des rayons et des produits. Je n’ai rien à vendre, et n’entends ici cultiver le commerce qu’au sens qu’il avait jadis : « relations sociales, échange d’idées ». Sens littéraire et vieilli: j’assume de vouloir redonner un petit lustre à de vieilles choses, voire à des idées éculées mais encore bien solides dans leur simplicité.

Cet atelier a une arrière-boutique, « toute mienne » pour parler comme Montaigne, et pleine de rebuts : s’y entasse tout ce qu’un bon quart de siècle à enseigner m’a fait penser, essayer, rater, réessayer, contester, réviser. La boutique quant à elle ne présente que la partie bien éprouvée de ce fourbi, dans l’espoir que mes expériences profitent à d’autres essayeuses et essayeurs.

Mon propos est théorique en ce qu’il réfléchit ma pratique. Mais je ne propose ni cours, ni techniques, ni méthodes, ni trucs, ni recettes – enfin rien qui puisse passer au stade industriel. Ah oui, c’est mauvais pour le business. J’ai la chance de ne pas dépendre du succès commercial de ce blog pour ma survie. Qu’en soit remercié ce système français si défectueux auquel je m’en prends, qui m’a formée. Il m’offre la soupe où pousse l’OUPS : mettre le pied dans le plat n’est pas cracher pas dedans.


Universitaire

« D’où tu parles-tu camarade ? » : c’était l’interpellation de rigueur, en mai 68, à qui voulait faire entendre sa voix dans une assemblée générale. Impossible de répondre sans simplifier, mais qu’au moins ceci soit établi : je parle depuis l’Université.

C’est là que j’enseigne, c’est elle qui me paie, c’est elle qui me qualifie professionnellement : « maitresse de conférences ». J’ai certes beaucoup à lui reprocher, à l’Université ; mais je lui dois la liberté que je prends de la critiquer. Le travail pédagogique que j’y effectue est rendu possible par la confiance que l’institution me témoigne – non sans s’être assurée que j’en étais digne par quelques rites de passage (un pour entrer à Normale Sup Ulm, un pour obtenir l’Agrégation, un ou deux pour gagner ma place de maîtresse de conférences, et hop, un dernier pour être habilitée à diriger des recherches).

Je choisis mon programme (ou mon absence de programme), je choisis mes méthodes – en concertation avec des collègues qui ont la même latitude. Et je me réjouis de pouvoir bénéficier de cette liberté académique, afin de défendre ce qui souvent n’a plus cours ailleurs. A mes étudiants inscrits en licence professionnelle, promis à travailler dans des contextes où l’esprit critique n’est pas toujours la priorité, je peux parler de latin, ou de théologie : qui le ferait, sinon une universitaire ?

Rien de plus sérieux que l’empreinte de la culture latine dans la langue française, ou l’utilisation aujourd’hui du dualisme cartésien. Pourtant, ils rigolent, tant c’est décalé de tout ce qu’on leur dit habituellement ! Rires : l’atmosphère est alors propice à ce qu’ils en fassent leur miel, Dieu sait quand, Dieu sait où, Dieu sait comment… mais qu’importe ? A l’Université, ils auront goûté aux humanités, avant d’aller « se vendre ».


Pédagogie

« Pédagogie ». Ah le gros mot ! Rien à faire, ça vous a des relents de péd…antisme. Mais voilà : quand on ouvre une boutique, il faut bien une enseigne qui vous situe dans le paysage. Peut-être trouverai-je mieux plus tard – grâce à vous ?

Il s’agissait de nommer l’espace où se rencontrent maître et élève, où se tissent leurs relations. Cet espace leur est commun, mais la pédagogie est l’affaire du maître : l’OUPS s’insurge vigoureusement contre la tentation du maître à démissionner en laissant à l’élève le choix de ses conditions d’apprentissage. Sous couvert de liberté, c’est la désorientation qui s’installe, et l’autorité qu’on appelle au secours pour remettre de l’ordre dans ce foutoir.

Mais en classe, quand être le maître revient à être le plus fort, on est sorti de la relation pédagogique. Et autant dire que ça arrive tout le temps ! Crier un tonitruant « Maintenant vous allez vous taire ! » ou articuler un glacial « Untel, plus un mot, ou je vous exclus », c’est reconnaître (à regret, non?) qu’on n’a plus en face de soi des élèves à élever mais des corps à dominer. Cet autoritarisme parfois inéluctable a un coût : d’accord, ils se soumettent, ils se taisent, mais alors là, des bûches, on ne peut plus rien en tirer (au moins pour un temps).

Voie étroite de la pédagogie : animer tout en canalisant mais sans brimer. Le maître à l’École n’est pas celui du rapport de force ; il n’est pas non plus celui de l’initiation. Ni despote ni gourou, il ne peut sans doute éviter de flirter avec ces figures voisines. Il ne remplira son office d’élever son élève que s’il n’est pas dupe de ces dérives.

Solidaire

D’emblée, une précision : la solidarité n’est pas l’aide (ni l’entraide), position assez suspecte. Rien de plus insidieux que la bienfaisance qui se penche sur votre faiblesse : « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? ». La solidarité parle de solidité, de la parité de ce qui se tient, s’entretient – comme Montaigne parle des âmes qui « s’entretiennent » dans l’amitié. L’OUPS s’adresse à mes collègues ET à mes étudiants – à ces deux groupes auxquels, en tant que prof, j’appartiens du même coup. S’il ne se dit pas la même chose en salle de cours et en salle des profs, c’est néanmoins la même chose qui se parle – chacun y est concerné, et y trouver matière à agir.
Prenons une mise au point méthodologique : « pourquoi les brouillons sont importants ». A priori destinée à l’étudiant, l’explication met à plat des pratiques qu’un collègue maîtrise. Cette maîtrise cependant n’implique pas qu’il ait toujours mesuré le problème, ou si c’est le cas, trouvé le moyen de le traiter en relation avec ses propres cours. Et à présent, une question pédagogique : « pourquoi les étudiants ne répondent pas aux questions ». A priori posé à l’enseignant, le problème relève d’un savoir-faire du maître, et il importe qu’il s’en sente responsable plutôt que d’incriminer un auditoire réputé récalcitrant. Mais cette position de responsabilité gagne à inclure et à solliciter l’élève, afin qu’il prenne sa part d’initiative.
La pédagogie solidaire de l’OUPS entend ne pas présumer de ce qui intéresse les maîtres ou les élèves en vertu de leurs supposées compétences, de leurs supposés objectifs. Engageons-nous joyeusement, conscients que nous savons fort peu ce que nous faisons.