Boxe pédagogique : portrait du maître en coach

Le noble art est une bonne école. Sur un ring, à l’entrainement, quel coach a intérêt à mettre son élève KO ? Lui donner du fil à retordre oui, le malmener, le pousser dans ses retranchements oui. L’étaler raide ? Le coach se retrouverait au chômage.

Pourtant, lequel d’entre nous, élève, n’a pas eu un jour à encaisser un maître qui nous balançait son savoir comme un uppercut ? Il veut en finir avec nos distractions, nos bavardages, nos ricanements bourdonnant à ses oreilles comme des mouches. PAF ! Un bon mot sur la « nullité » du gamin, et voilà réglé le compte du vil insecte, excrément de la terre. Aplati. KO. Mais… après ?

Prof aujourd’hui, j’ai sur le coach une sorte d’avantage : mon partenaire est captif – enfin, plus ou moins. Quand l’école est obligatoire, le moucheron doit s’arranger pour se relever, et survivre… Néanmoins, pas étonnant qu’il se montre apathique ou récalcitrant, si après l’avoir mouché je l’exhorte à participer ! Alors, m’inspirant du coach, je mesure mes coups, faute de quoi il n’y aura plus personne à entraîner.

Mais attention. Certains pilonnages, plus subtils, ne sont pas moins désastreux pour l’échange pédagogique. Le savoir peut être asséné avec douceur, avec humour, avec un soupçon d’agacement, voire de mépris. Et le KO de l’élève se manifeste par une docilité, une inertie, une nonchalance, une mollesse légèrement effrayée…

Le maître n’est jamais seul responsable de cette passivité. Il y contribue cependant (parfois sans le… savoir), lorsqu’il tient à être celui qui, des deux, justement, possède le savoir. Même s’il y a du vrai dans cette supposition : oui, il est plus fort, plus habile, plus expérimenté. Et la force de tenir sur le ring, il la transmettra non en donnant des coups mais en en recevant, pour apprendre à son élève l’art de les placer.

Labourage et raturage sont les mamelles de l’écrit

Situation d’examen. L’équipement minimal est de rigueur : un stylo, quelques pages de brouillon colorées, et cette double feuille que son coin pliable pour l’anonymisation et ses mentions administratives rendent un peu solennelle : là, faut pas se rater. Bientôt une voix s’élève : « Madame, une autre feuille s’il vous plaît ». Assez sûr de son fait, déjà il se lève… Ah ! Sa mine interloquée quand je lui fais signe de se rasseoir, et qu’il m’entend lui dire : « Barrez ce qui ne convient pas et écrivez en dessous ». La requête est manifestement incompatible avec un algorithme profond de sa programmation scolaire : la prof, l’inviter à faire une rature ??!!
Nombre d’étudiants ont la religion du propre. Bien que l’heure tourne, ils persistent à perdre de précieuses minutes en recopiage – peine inutile si le texte, certes souillé par les peines de son enfantement, reste lisible. Respecter le lecteur en assurant son confort visuel est un louable soin… tant qu’il ne fait pas obstacle à celui de lui communiquer leur meilleur des idées. Car il y a concurrence : toute cette énergie absorbée par le souci graphique pourra manquer pour creuser, nuancer, développer la pensée. Labourer au bon endroit s’apprend en réformant les pratiques de travail.
Mais l’étudiant reste incrédule. Alors je précise : « Ne vous inquiétez pas, je n’irai pas regarder ! » Cette garantie n’est pas anodine. Elle s’adresse à des chagrins parfois oubliés, qu’il faut reconnaître et apaiser : la rature c’est l’erreur, et l’erreur, C’EST LA HONTE !!! Quel bonheur d’écriture fleurirait sur pareil terreau ? En préférant la biffure à l’emplâtre de « blanc », je les autorise – mieux, je les invite à assumer les erreurs inhérentes à l’effort de (se) dire. Je suis au service de leur émancipation : ils ne me respecteront jamais mieux qu’en respectant leur propre pensée.


Faire de la pédagogie : sommet de con-descendance

Ça se répand. Dans le sillage du pouvoir, des médias mal nourris aux lettres répercutent le remplacement du pâle « donner des explications » par un chatoyant « faire de la pédagogie ». Habile escamotage. L’annonce était-elle confuse, creuse ou inadéquate ? Que nenni ! Elle a été mal comprise. Aucun défaut, aucune incompétence à l’horizon : la « pédagogie » est l’admirable geste d’une puissance tutélaire, dévouée au soin des malheureux commis à sa garde : ils sont un tantinet débiles, mais – on a potassé sa sociologie – c’est pas de leur faute.

Ah, jupitérienne munificence ! Nul doute qu’elle va, comme dit la chanson , nous prendre par la main pour nous emmener vers demain nous, grands enfants égarés. La pseudo-pédagogie d’une rationalité hautaine nous avance-t-elle plus qu’une démagogie émotionnelle de bas étage ?

Mais n’allons pas croire que cette attitude, déplorable en politique, aurait lieu d’être à l’école. Les petits vers lesquels un adulte doit se pencher ne méritent pas plus une condescendance qui affiche en toutes lettres sa devise : À portée de cons descendre. Connerie serait plutôt de se croire supérieur au motif d’être perché sur une chaire ou une estrade.

Non que je méprise ces commodes élévateurs (mes 155 centimètres les bénissent à l’occasion), et encore moins l’autorité du maître qu’ils peuvent symboliser. L’autorité, justement, permet de prendre de la hauteur sans prendre de haut quiconque.

Faire de la pédagogie est une détestable pratique, et une détestable expression qui dénature ce dont elle paraît parler. Maniée par le maître en politique, la pédagogie devient la pellicule mielleuse dont il enrobe l’inévitable violence du pouvoir. En l’imitant, le maître à l’école réduirait son action à la mise en œuvre d’un rapport de force. Le lien pédagogique n’est certes pas sans violence ; mais l’élève l’acceptera d’autant plus volontiers que le maître, loin de la dissimuler, l’explique et l’assume.

Effets du BTS Style : le charme indiscret de ces derniers

Les plans ont été modifiés par les ingénieurs du bureau d’études. En effet, ceux-ci comportaient des erreurs et des défauts qui rendaient ces derniers inutilisables.

Comme le propos est simple et le texte bref, on s’y retrouve, en gros. On aura compris que les ingénieurs ne comportent pas d’erreurs, que les défauts ne sont pas inutilisables. Mais c’est tout juste ! Imaginez toute une page sur ce mode… C’est alors tout un art, de déjouer le BTS Style. Cette improbable écriture, les étudiants titulaires du diplôme en question sont souvent passés maîtres dans son maniement – sans en avoir, hélas, l’exclusivité. Il s’agit de les ramener, en douceur, vers plus de simplicité.

Les plans ont été modifiés par les ingénieurs. En effet ils comportaient des défauts qui les rendaient inutilisables.

Ne pouvaient-ils s’en tenir là ? Non, il en fallait plus, pour « accrocher » le lecteur. « Et puis vous nous avez dit qu’il fallait rédiger, non ? » En toute bonne foi, ils se sont appliqués à plaquer sur leur pensée un maquillage outrancier, pensant travailler à son élégance. Je cherche à leur redonner le sens de la belle forme sous le fard.

Première formule : rappeler que ce qu’ils disent spontanément à l’oral a toutes chances d’être plus correct que les formulations emberlificotées qui ont leurs faveurs – c’est la voie courte. Deuxième formule : une explication grammaticale… aïe, qu’ai-je dit, malheureuse… trop tard, le mot est lâché.

« AAHHHH !!! GRAMMAIRE !!!« 

Les voilà pétrifiés, muets. Y aller en douceur, donc… Une fois revenus de leur effroi, ils savent à nouveau ce qu’est un pronom, et se rendent facilement à l’évidence : « ces derniers » désigne quelque chose qui a été évoqué en dernier. Quant à « il » et « elle », ou « les » : « Ah oui, c’est vrai… » Je ne leur ai rien appris là que déjà ils ne… sussent. Il faut le leur dire – et sourire ensemble de ces imparfaits du subjonctif qu’on leur déconseillera aussi de tenter.

BTS Style et Gangnam Style

Devinette : quel est le point commun entre un rap coréen qui a hystérisé le monde entier en 2012 et le Brevet de Technicien Supérieur, diplôme français créé un demi siècle auparavant ? Réponse : le premier est dû à un artiste répondant au nom de PSY, et le second couronne des élèves maniant une prose capable d’envoyer ses lecteurs chez le psy – en particulier les profs de français qu’ils fréquenteront en poursuivant leurs études.

Il a été mis en place une nouvelle planification. Suite à cela, une ambiance de travail méliorative est présente dans l’entreprise. En effet, cette dernière m’a permis de pouvoir montrer mes compétences acquises à travers la réalisation d’une conduite de réunion.

Exagération ? Non, juré ! Simple agglomération. Et grande désolation, devant ce qui est le fruit, généralement, d’un authentique souci littéraire. Bombardés dès leur plus jeune âge des discours abscons largués sur eux par des pédagogues incontinents, ils y ont vu, en toute naïveté, le nec plus ultra du style. Écrire, désormais, c’était adopter ce charabia, ratifié – ultime catastrophe !- par un maître seulement soucieux qu’il y ait pas de fautes.

Misère ! Les coupes que j’opère dans leurs circonlocutions, au nom du bon sens et de la clarté française, comment les accepteraient-ils ? Je leur arrache des ornements dont ils se sont parés à la sueur de leur front… Ils ne s’en sépareront qu’au profit d’autre chose. Quoi donc ? On a troqué les diamants bruts de leur parole orale contre la verroterie d’un écrit tout en toc. Leur montrer ce qu’ils savent dire quand ils parlent, simplement, pourra les réconcilier avec leurs réelles ressources propres, et les aider à distinguer, dans le monde des mots, l’or franc et la monnaie de singe.

L’oral, gardien du bon sens à l’écrit

L’étudiante : Madame, vous avez écrit quoi, là, sur ma feuille ?
La prof : Faites voir… J’ai écrit « Je ne comprends pas ».
L’étudiante : Ah. Mais ce que je voulais dire, c’est que…

… elle finit sa phrase, et voilà que je comprends ! Je le lui dis. Bien, mais ce n’est pas assez. J’écris au tableau (ils sont tous concernés) la phrase qui vient d’être prononcée. Moyennant quelques infimes retouches, c’est une honnête phrase, qui fait le job : idée claire, syntaxe simple, vocabulaire adéquat. Alors ? Pourquoi ne pas écrire cela ?Que veut le peuple ? Eh bien le peuple fait la moue ! Mon pain est trop sec, il veut de la brioche.

Certes, je peux leur faire admettre que leur prose entortillée passe mal – voire pas du tout. Cependant ma victoire sera de courte durée si elle les laisse mécontents : leur souci du beau style est frustré. Leur prédilection littéraire est bien française, non ? Ne pas couper ce bon appétit !

J’opère en trois temps pour soutenir chez ces apprentis rédacteurs l’élan de dire et le désir de bien dire. Un, je reconnais et j’approuve leur envie de séduire leur lecteur. Deux, je témoigne : les coquetteries faites pour me charmer me rebutent – réaction problématique, parce qu’elle sera partagée par une majorité de lecteurs (là, ils doivent me faire confiance). Trois, je recommande : la moindre des séductions étant de ne pas faire fuir, qu’ils commencent par se faire entendre. Leur bon sens linguistique à l’oral les prémunira contre les errements de leurs périlleuses ambitions à l’écrit.

Miser sur ce bon sens, c’est redonner un élan au dire afin d’améliorer la qualité du dit. La partie se joue à deux : l’écoute du maître et son désir d’entendre sont indispensables pour affermir la parole de l’élève et son désir d’être entendu – mais c’est un autre chapitre de l’histoire.

BTS Style. Le cercle des poètes méconnus

A l’École, tout le monde apprend à écrire – à tracer des lettres, et à le faire de telle sorte qu’elles soient pour autrui porteuses d’une pensée. Pourtant, ce n’est un secret pour personne que tous les élèves ne sont pas logés à la même enseigne : selon les filières, les programmes offrent plus ou moins de quoi apprivoiser ce difficile exercice. Et le temps dévolu à développer leur culture humaniste… trop souvent réduit à la portion congrue. Ben oui, pourquoi des explications de texte avec de futurs mécaniciens ? Pourquoi des ateliers d’écriture avec de futurs plombiers ? Quelle utilité du latin « sur le terrain » ? Quelle rentabilité opérationnelle de la philo ? Heureusement qu’il s’en trouve pour des libertés avec cet élitisme à courte vue.

Développer leur culture humaniste, disais-je, car mes étudiants formés dans des sections techniques ou professionnelles savent des tas de choses – qui gisent en eux, inutilisables faute d’être organisées et mobilisées. Mais surtout, ILS ONT L’APPÉTIT des lettres, et j’en veux pour preuve… leur inimitable style !

Plus qu’on ne le croit peut-être à les lire, ils appliquent scrupuleusement un très grand nombre des règles qu’on leur a inculquées – et ce au détriment de leur propre bon sens linguistique. Leurs fautes résultent souvent d’un souci esthétique, d’un véritable zèle littéraire. Combien de fois mes corrections qui élaguaient leurs paragraphes broussailleux, m’ont attiré une réprobation déçue : « Mais ça fait pas bien… ; c’est un peu plat, non ? ; je voulais accrocher le lecteur… »

Nombre de leurs maladresses (certes pas toutes, mais un bon nombre) résultent de ce zèle indiscret. L’institution scolaire est criminelle quand elle le brime au nom d’une pseudo-efficacité professionnelle. Efforçons-nous plutôt de le cultiver ; ce respect nous donnera plus de chance d’être acceptés quand nous soumettrons les écrits de nos élèves à la serpe, rigoureuse, de nos corrections.