Poestival congé

À vous, chers Oupsophiles, un chaleureux merci
De m’avoir soutenue en mes débuts ici.
C’est l’été, l’OUPS ferme. Et ces vers tout pourris
Sont là pour l’assurer : que nul n’en soit marri !
Car vous me connaissez, la même ardeur me brûle,
Et le désir s’accroît quand l’effet se recule.
Mais à plus de 27, ma muse capitule,
Et fait juste crôa-crôa quand vient la canicule.

Boxe pédagogique (2) : pattes d’ours

Une part de la gent pédagogique, penchée sur la « relation affective », s’interroge : « Faut-il aimer les élèves ? » Alors… les affects se réduiraient à l’amour ? L’amour ne ferait aucun dégât ? Une relation humaine pourrait être sans affect ? Allons ! Le maître n’est-il pas – comme l’élève, le parent d’élève, l’inspecteur ou le ministre – un nid d’affects ? (beurk). S’en passer ou y succomber : vaine alternative. Honnêtement, les magazines féminins font mieux.

Pour sûr les profs aiment et haïssent leurs élèves – et lycée de Versailles ! Échange de bons procédés si chacun joue son rôle : à l’école, le maître a celui du partenaire increvable, que l’élève peut assaillir sans craindre de le dégommer. Mais encore faut-il qu’il sache s’exposer sans se mettre en danger.

Le réglage est subtil. Increvable, non intouchable : l’élève doit pouvoir s’attaquer au maître pour essayer sa force. Ni insensible : il faut un maître réactif pour attester les effets produits. Ni imbattable : l’espoir de dépasser le maître, ça motive ! Ni infaillible : l’erreur assumée par le maître autorise celle de l’élève.

Partenaire increvable, le maître le devient, muni de pattes d’ours. Ce équipement protège pour accueillir les coups, canaliser leur puissance, indiquer des ajustements – et son usage rappelle qu’ici, on s’entraîne (l’élève l’oublie parfois). Pareille joute, sans danger, n’est pas sans enjeu. Colère, engouement, déception ou joie, l’élève apprend qu’il peut les exprimer et s’en servir. Car face à lui, il a non un lamentable punching ball, mais un partenaire souple et serein, prêt à saluer efforts et affects.

Cette expérience demande un maître impassible, sans interférence de dégoulinades affectives. Qu’on épargne donc aux profs les laïus psy ! Et si les tutelles s’occupaient de soutenir les efforts faits pour apprivoiser tous les affects, au lieu de prescrire l’empathie, de proclamer la confiance et de dicter la bienveillance ? Plutôt fournir les pattes d’ours, et former à leur maniement.

Boxe pédagogique : portrait du maître en coach

Le noble art est une bonne école. Sur un ring, à l’entrainement, quel coach a intérêt à mettre son élève KO ? Lui donner du fil à retordre oui, le malmener, le pousser dans ses retranchements oui. L’étaler raide ? Le coach se retrouverait au chômage.

Pourtant, lequel d’entre nous, élève, n’a pas eu un jour à encaisser un maître qui nous balançait son savoir comme un uppercut ? Il veut en finir avec nos distractions, nos bavardages, nos ricanements bourdonnant à ses oreilles comme des mouches. PAF ! Un bon mot sur la « nullité » du gamin, et voilà réglé le compte du vil insecte, excrément de la terre. Aplati. KO. Mais… après ?

Prof aujourd’hui, j’ai sur le coach une sorte d’avantage : mon partenaire est captif – enfin, plus ou moins. Quand l’école est obligatoire, le moucheron doit s’arranger pour se relever, et survivre… Néanmoins, pas étonnant qu’il se montre apathique ou récalcitrant, si après l’avoir mouché je l’exhorte à participer ! Alors, m’inspirant du coach, je mesure mes coups, faute de quoi il n’y aura plus personne à entraîner.

Mais attention. Certains pilonnages, plus subtils, ne sont pas moins désastreux pour l’échange pédagogique. Le savoir peut être asséné avec douceur, avec humour, avec un soupçon d’agacement, voire de mépris. Et le KO de l’élève se manifeste par une docilité, une inertie, une nonchalance, une mollesse légèrement effrayée…

Le maître n’est jamais seul responsable de cette passivité. Il y contribue cependant (parfois sans le… savoir), lorsqu’il tient à être celui qui, des deux, justement, possède le savoir. Même s’il y a du vrai dans cette supposition : oui, il est plus fort, plus habile, plus expérimenté. Et la force de tenir sur le ring, il la transmettra non en donnant des coups mais en en recevant, pour apprendre à son élève l’art de les placer.

Labourage et raturage sont les mamelles de l’écrit

Situation d’examen. L’équipement minimal est de rigueur : un stylo, quelques pages de brouillon colorées, et cette double feuille que son coin pliable pour l’anonymisation et ses mentions administratives rendent un peu solennelle : là, faut pas se rater. Bientôt une voix s’élève : « Madame, une autre feuille s’il vous plaît ». Assez sûr de son fait, déjà il se lève… Ah ! Sa mine interloquée quand je lui fais signe de se rasseoir, et qu’il m’entend lui dire : « Barrez ce qui ne convient pas et écrivez en dessous ». La requête est manifestement incompatible avec un algorithme profond de sa programmation scolaire : la prof, l’inviter à faire une rature ??!!
Nombre d’étudiants ont la religion du propre. Bien que l’heure tourne, ils persistent à perdre de précieuses minutes en recopiage – peine inutile si le texte, certes souillé par les peines de son enfantement, reste lisible. Respecter le lecteur en assurant son confort visuel est un louable soin… tant qu’il ne fait pas obstacle à celui de lui communiquer leur meilleur des idées. Car il y a concurrence : toute cette énergie absorbée par le souci graphique pourra manquer pour creuser, nuancer, développer la pensée. Labourer au bon endroit s’apprend en réformant les pratiques de travail.
Mais l’étudiant reste incrédule. Alors je précise : « Ne vous inquiétez pas, je n’irai pas regarder ! » Cette garantie n’est pas anodine. Elle s’adresse à des chagrins parfois oubliés, qu’il faut reconnaître et apaiser : la rature c’est l’erreur, et l’erreur, C’EST LA HONTE !!! Quel bonheur d’écriture fleurirait sur pareil terreau ? En préférant la biffure à l’emplâtre de « blanc », je les autorise – mieux, je les invite à assumer les erreurs inhérentes à l’effort de (se) dire. Je suis au service de leur émancipation : ils ne me respecteront jamais mieux qu’en respectant leur propre pensée.


Faire de la pédagogie : sommet de con-descendance

Ça se répand. Dans le sillage du pouvoir, des médias mal nourris aux lettres répercutent le remplacement du pâle « donner des explications » par un chatoyant « faire de la pédagogie ». Habile escamotage. L’annonce était-elle confuse, creuse ou inadéquate ? Que nenni ! Elle a été mal comprise. Aucun défaut, aucune incompétence à l’horizon : la « pédagogie » est l’admirable geste d’une puissance tutélaire, dévouée au soin des malheureux commis à sa garde : ils sont un tantinet débiles, mais – on a potassé sa sociologie – c’est pas de leur faute.

Ah, jupitérienne munificence ! Nul doute qu’elle va, comme dit la chanson , nous prendre par la main pour nous emmener vers demain nous, grands enfants égarés. La pseudo-pédagogie d’une rationalité hautaine nous avance-t-elle plus qu’une démagogie émotionnelle de bas étage ?

Mais n’allons pas croire que cette attitude, déplorable en politique, aurait lieu d’être à l’école. Les petits vers lesquels un adulte doit se pencher ne méritent pas plus une condescendance qui affiche en toutes lettres sa devise : À portée de cons descendre. Connerie serait plutôt de se croire supérieur au motif d’être perché sur une chaire ou une estrade.

Non que je méprise ces commodes élévateurs (mes 155 centimètres les bénissent à l’occasion), et encore moins l’autorité du maître qu’ils peuvent symboliser. L’autorité, justement, permet de prendre de la hauteur sans prendre de haut quiconque.

Faire de la pédagogie est une détestable pratique, et une détestable expression qui dénature ce dont elle paraît parler. Maniée par le maître en politique, la pédagogie devient la pellicule mielleuse dont il enrobe l’inévitable violence du pouvoir. En l’imitant, le maître à l’école réduirait son action à la mise en œuvre d’un rapport de force. Le lien pédagogique n’est certes pas sans violence ; mais l’élève l’acceptera d’autant plus volontiers que le maître, loin de la dissimuler, l’explique et l’assume.

Effets du BTS Style : le charme indiscret de ces derniers

Les plans ont été modifiés par les ingénieurs du bureau d’études. En effet, ceux-ci comportaient des erreurs et des défauts qui rendaient ces derniers inutilisables.

Comme le propos est simple et le texte bref, on s’y retrouve, en gros. On aura compris que les ingénieurs ne comportent pas d’erreurs, que les défauts ne sont pas inutilisables. Mais c’est tout juste ! Imaginez toute une page sur ce mode… C’est alors tout un art, de déjouer le BTS Style. Cette improbable écriture, les étudiants titulaires du diplôme en question sont souvent passés maîtres dans son maniement – sans en avoir, hélas, l’exclusivité. Il s’agit de les ramener, en douceur, vers plus de simplicité.

Les plans ont été modifiés par les ingénieurs. En effet ils comportaient des défauts qui les rendaient inutilisables.

Ne pouvaient-ils s’en tenir là ? Non, il en fallait plus, pour « accrocher » le lecteur. « Et puis vous nous avez dit qu’il fallait rédiger, non ? » En toute bonne foi, ils se sont appliqués à plaquer sur leur pensée un maquillage outrancier, pensant travailler à son élégance. Je cherche à leur redonner le sens de la belle forme sous le fard.

Première formule : rappeler que ce qu’ils disent spontanément à l’oral a toutes chances d’être plus correct que les formulations emberlificotées qui ont leurs faveurs – c’est la voie courte. Deuxième formule : une explication grammaticale… aïe, qu’ai-je dit, malheureuse… trop tard, le mot est lâché.

« AAHHHH !!! GRAMMAIRE !!!« 

Les voilà pétrifiés, muets. Y aller en douceur, donc… Une fois revenus de leur effroi, ils savent à nouveau ce qu’est un pronom, et se rendent facilement à l’évidence : « ces derniers » désigne quelque chose qui a été évoqué en dernier. Quant à « il » et « elle », ou « les » : « Ah oui, c’est vrai… » Je ne leur ai rien appris là que déjà ils ne… sussent. Il faut le leur dire – et sourire ensemble de ces imparfaits du subjonctif qu’on leur déconseillera aussi de tenter.

BTS Style et Gangnam Style

Devinette : quel est le point commun entre un rap coréen qui a hystérisé le monde entier en 2012 et le Brevet de Technicien Supérieur, diplôme français créé un demi siècle auparavant ? Réponse : le premier est dû à un artiste répondant au nom de PSY, et le second couronne des élèves maniant une prose capable d’envoyer ses lecteurs chez le psy – en particulier les profs de français qu’ils fréquenteront en poursuivant leurs études.

Il a été mis en place une nouvelle planification. Suite à cela, une ambiance de travail méliorative est présente dans l’entreprise. En effet, cette dernière m’a permis de pouvoir montrer mes compétences acquises à travers la réalisation d’une conduite de réunion.

Exagération ? Non, juré ! Simple agglomération. Et grande désolation, devant ce qui est le fruit, généralement, d’un authentique souci littéraire. Bombardés dès leur plus jeune âge des discours abscons largués sur eux par des pédagogues incontinents, ils y ont vu, en toute naïveté, le nec plus ultra du style. Écrire, désormais, c’était adopter ce charabia, ratifié – ultime catastrophe !- par un maître seulement soucieux qu’il y ait pas de fautes.

Misère ! Les coupes que j’opère dans leurs circonlocutions, au nom du bon sens et de la clarté française, comment les accepteraient-ils ? Je leur arrache des ornements dont ils se sont parés à la sueur de leur front… Ils ne s’en sépareront qu’au profit d’autre chose. Quoi donc ? On a troqué les diamants bruts de leur parole orale contre la verroterie d’un écrit tout en toc. Leur montrer ce qu’ils savent dire quand ils parlent, simplement, pourra les réconcilier avec leurs réelles ressources propres, et les aider à distinguer, dans le monde des mots, l’or franc et la monnaie de singe.