Analyser sa compétence pour provoquer l’avenir

Lorsque, dans une filière professionnelle, un étudiant arrive au niveau de la licence, c’est que son ambition porte un peu au-delà du point où l’a amené son BTS ou son DUT. Chacun le dit à sa manière, manifestant ses propres appétits : il veut plus d’intérêt, plus d’argent, plus de responsabilités, plus de considération – voire plus d’atouts pour continuer de viser plus. Louables aspirations, mais… concrètement ? Le diplôme même, Bac+3, garantira peut-être l’accessibilité du poste convoité, non son obtention. Entre les deux, il faut convaincre : difficile épreuve de l’entretien, au cours duquel on doit inspirer confiance.

Je leur propose ce raisonnement de bon sens : on sera plus enclin à vous confier des responsabilités que, de fait, vous n’avez jamais exercées , si vous tenez sur ce que vous savez déjà faire un discours qui témoigne de votre sens de ces responsabilités. Autrement dit, si vous savez situer vos actions dans leur contexte ; analyser ce qui se passe autour de vous au-delà de la stricte opération qu’on vous demande d’accomplir – pour adopter justement, par anticipation, le point de vue de celui qui vous demande de l’accomplir.

Élargir le champ du regard ouvre sur la complexité : on ne travaille jamais dans un désert. La moindre donnée dont nous avons besoin pour accomplir notre tâche vient de quelque part, de quelqu’un, par un tel moyen… Avoir « plus de responsabilités » consiste à considérer ces facteurs. L’École permet à un novice d’anticiper ces positions en l’incitant à se poser des questions : pourquoi ma situation de travail est-elle ce qu’elle est ? Quelles sont les causes organisationnelles, managériales, culturelles… de telle difficulté que je rencontre ?

« Prise de tête », soupirent certains… Je les invite à retrouver l’élan de curiosité qui nous animait tous, à 4 ans : « Et pourquoi…? Et pourquoi… ? » La Machine-à-pourquoi : un truc très naturel, qu’il appartient au prof de restaurer plus que d’instaurer.

Salon Livre Paris : qui bousille la syntaxe ?

On se désespère, entre adultes : « Les jeunes ne savent plus faire de phrases ! ». Bon. Mais si on s’attaquait aux causes ? Parmi elles figure en bonne place la soupe linguistique où nous pataugeons tous. 16 mars 2019 : le Salon du livre de Paris bat son plein… que dis-je, le Salon Livre Paris.

Eh ben voilà ! C’est pas si compliqué ! « De », « le », à quoi ça sert ? Ces jolies petites articulations, ces délicates rotules, à la poubelle ! Le marketing a bien raison : pourquoi perdre son temps avec ces trucs pointus qu’on pourrait avaler de travers ? Mieux vaut un mot à côté d’un autre, une compacte bouillie.

Salon Livre Paris. La formule n’indique pas que quelque chose se passe quelque part : c’est une marque. On nous fait le même coup sans arrêt : idem par exemple avec Pôle Emploi, qui a remplacé une agence pour l’emploi. Ça pullule, si vous regardez bien.

« Ils ne savent plus faire des phrases ». Quand je tape sur Internet (ha ha : Internet, ou le net ? Vous voyez : partout !), la machine me définit immédiatement la syntaxe comme suit : « Relations qui existent entre les unités linguistiques. Exemple : la syntaxe d’une phrase ». Pas besoin de chercher plus loin : la syntaxe, c’est la relation, c’est le jeu, c’est l’espace de la pensée… La syntaxe, il faudrait aussi se demander qui a intérêt à la bousiller.

Déplier ces enjeux devant nos jeunes grammaticalement démunis permet de jouer sur plusieurs tableaux : les faire réfléchir sur leurs façons de dire, leur donner des clés pour lire le monde, leur donner envie d’exercer leur liberté – et bien d’autres choses, et caetera.