ÊTRE DESSUS OU ÊTRE DEDANS : LÀ EST LA QUESTION

Une préposition : sauf à être grammairophile ou prof de français, qui sait exactement ce que c’est ? Voilà pourtant une espèce digne de retenir l’attention des honnêtes gens soucieux de biodiversité, des écologistes attachés à préserver faune et flore linguistiques pour faire éclore la « clarté française ». Une qualité que « l’écrivain ne doit pas perdre de vue » parce que, dit d’Alembert, « aucune langue n’est plus sujette à l’obscurité que la nôtre ». Suivons le philosophe : notre langue relève plus du maquis que du jardin… à la française. Pour y progresser, il faut avoir fait la formation « Débroussaillage ». Car manier la machette est un art et comme disent les latinophiles, ars longa vita brevis – désherber à la main, pas à pas, ça prend un sacré temps.

Heureusement il y a des épidémies aussi foudroyantes que le Roud-Up : une bonne pulvérisation et hop, ne survivent que les espèces jugées utiles. En matière de prépositions, « sur » et « en » tiennent aujourd’hui la corde. Dialogue :

– Écoute, je viens SUR Paris, parce que je suis en ce moment SUR un projet où je suis SUR un poste de direction. SUR le moment, je suis un peu SUR les nerfs, mais bon, je reste SUR le coup. Mais on pourra parler SUR mon affaire.

– On est carrément EN phase ! EN ce moment, je suis EN capacité de te mettre EN lien avec des gens EN charge de cette problématique, surtout si tu es EN responsabilité. Et avec moi, tu sais que tu es EN confiance.

Efficacité industrielle : nos gagnantes ont tué la concurrence ; le terrain est éclairci. Quant à savoir si on y voit plus clair…

C’est ce que je voulais dire : affres de l’accouchement

Les étudiants ont paraît-il besoin d’entrainement à l’oral – eux-mêmes le disent. D’où ces cours dits d’« expression et communication ». Pourtant, ils ne manquent pas de jactance, nos jeunes. Hors de notre vue, sans mentir, leur ramage se rapporte à leur plumage. Alors ?

Hypothèse : l’enjeu est moins de parler que d’être écouté – et par quelqu’un dont la bienveillance n’est pas acquise. Attentif, le prof confronte l’élève aux effets de sa parole en lui offrant l’espace où elle peut résonner. Écho redoutable, qui donne à entendre que parler engage, toujours.

Aussi importe-t-il que les échanges en classe soient l’occasion, fût-ce brièvement, d’endosser le costume d’orateur, et en particulier de faire des phrases complètes et signifiantes. Ne nous contentons pas, trop soucieux d’avancer, d’entériner des réponses à nos questions encore partielles ou mal articulées. Quand nous finissons leur phrase, quand nous la reformulons pour la rendre acceptable, leur « c’est ce que je voulais dire » salue la maîtrise du maître sans avoir fait avancer l’élève, privé d’une expérience incontournable : affronter l’embarras et traverser le bafouillage pour arriver aux mots justes.

Ils ont pris la parole, donc ÇA VEUT dire quelque chose : un sujet demande à être entendu. À nous de soutenir cet élan pour faire émerger du propos initial, qui peut n’être qu’un pénible borborygme, une position assumée. « Wo Es war soll Ich werden« , disait le bon docteur Freud. Inutile même de leur demander de se lever et de venir devant la classe ; le silence d’une véritable écoute est diablement solennelle, déjà.  La personne qui parle prend conscience que sa parole arrive quelque part, qu’elle est désirée. Ce constat, passée l’intimidation, pourra lui donner l’assurance nécessaire pour accepter le risque de décevoir, racine de tant d’inhibitions.

Et mon c…, c’est du poulet végétal ?

Nombre d’élèves n’hésitent pas à écrire… n’importe quoi. Comment leur rappeler que toute parole a une portée ? Les filières professionnelles ont l’avantage de confronter les étudiants à des relations de travail réelles – et de les rendre sensibles à certaines interrogations : « Les inepties que vous proférez, croyez-vous qu’elles arrangent votre crédibilité ? »

Pour sûr, la question dérange leurs habitudes : à l’École, ils ont l’habitude d’écrire pour leurs profs – autant dire pour personne. Ici, la note obtenue importe plus que leur réputation auprès de… personne. Question bizarre donc, mais non vide de sens : la moindre expérience de terrain (vive l’apprentissage !) leur aura montré les dégâts sur une réputation que des dérapages langagiers peuvent causer, auprès de responsables, de clients, de collègues – quoique de nos jours la crédibilité ne soit pas le critère n°1 de la réussite.

Ma supérette vend désormais, entre le poulet fermier et la cuisse de poulet, du « poulet végétal ». Spécialité végane ? Mouaif… Sourire en coin, le gérant tente une explication : « C’est le poulet normal, mais nourri avec du végétal ». Imparable ! À ce compte-là, ça va pas être dur de rendre le monde végétarien ! L’absurdité ne choque apparemment personne.

Car le panneau est à la caisse, impossible à rater. Lu, pas vraiment vu. En supposant qu’ils auront des lecteurs aussi approximatifs, mes étudiants ne font que tabler sur les mœurs ambiantes : écrivons n’importe quoi, pas grave ! Il faut les mettre en garde : ils n’ont pas, eux, la force de frappe d’une grande enseigne. Eux, on pourra refuser de les lire ; et si on les lit, eux, on ne les ratera pas.

Quelques semaines plus tard. Tiens, plus de la pancarte… Le gérant m’informe en rigolant : « Formule incohérente », dixit la répression des fraudes. Pan sur le naseau de Casino ! Comme quoi. Passé les bornes, y a encore des limites.

Effets du BTS Style : le charme indiscret de ces derniers

Les plans ont été modifiés par les ingénieurs du bureau d’études. En effet, ceux-ci comportaient des erreurs et des défauts qui rendaient ces derniers inutilisables.

Comme le propos est simple et le texte bref, on s’y retrouve, en gros. On aura compris que les ingénieurs ne comportent pas d’erreurs, que les défauts ne sont pas inutilisables. Mais c’est tout juste ! Imaginez toute une page sur ce mode… C’est alors tout un art, de déjouer le BTS Style. Cette improbable écriture, les étudiants titulaires du diplôme en question sont souvent passés maîtres dans son maniement – sans en avoir, hélas, l’exclusivité. Il s’agit de les ramener, en douceur, vers plus de simplicité.

Les plans ont été modifiés par les ingénieurs. En effet ils comportaient des défauts qui les rendaient inutilisables.

Ne pouvaient-ils s’en tenir là ? Non, il en fallait plus, pour « accrocher » le lecteur. « Et puis vous nous avez dit qu’il fallait rédiger, non ? » En toute bonne foi, ils se sont appliqués à plaquer sur leur pensée un maquillage outrancier, pensant travailler à son élégance. Je cherche à leur redonner le sens de la belle forme sous le fard.

Première formule : rappeler que ce qu’ils disent spontanément à l’oral a toutes chances d’être plus correct que les formulations emberlificotées qui ont leurs faveurs – c’est la voie courte. Deuxième formule : une explication grammaticale… aïe, qu’ai-je dit, malheureuse… trop tard, le mot est lâché.

« AAHHHH !!! GRAMMAIRE !!!« 

Les voilà pétrifiés, muets. Y aller en douceur, donc… Une fois revenus de leur effroi, ils savent à nouveau ce qu’est un pronom, et se rendent facilement à l’évidence : « ces derniers » désigne quelque chose qui a été évoqué en dernier. Quant à « il » et « elle », ou « les » : « Ah oui, c’est vrai… » Je ne leur ai rien appris là que déjà ils ne… sussent. Il faut le leur dire – et sourire ensemble de ces imparfaits du subjonctif qu’on leur déconseillera aussi de tenter.

BTS Style et Gangnam Style

Devinette : quel est le point commun entre un rap coréen qui a hystérisé le monde entier en 2012 et le Brevet de Technicien Supérieur, diplôme français créé un demi siècle auparavant ? Réponse : le premier est dû à un artiste répondant au nom de PSY, et le second couronne des élèves maniant une prose capable d’envoyer ses lecteurs chez le psy – en particulier les profs de français qu’ils fréquenteront en poursuivant leurs études.

Il a été mis en place une nouvelle planification. Suite à cela, une ambiance de travail méliorative est présente dans l’entreprise. En effet, cette dernière m’a permis de pouvoir montrer mes compétences acquises à travers la réalisation d’une conduite de réunion.

Exagération ? Non, juré ! Simple agglomération. Et grande désolation, devant ce qui est le fruit, généralement, d’un authentique souci littéraire. Bombardés dès leur plus jeune âge des discours abscons largués sur eux par des pédagogues incontinents, ils y ont vu, en toute naïveté, le nec plus ultra du style. Écrire, désormais, c’était adopter ce charabia, ratifié – ultime catastrophe !- par un maître seulement soucieux qu’il y ait pas de fautes.

Misère ! Les coupes que j’opère dans leurs circonlocutions, au nom du bon sens et de la clarté française, comment les accepteraient-ils ? Je leur arrache des ornements dont ils se sont parés à la sueur de leur front… Ils ne s’en sépareront qu’au profit d’autre chose. Quoi donc ? On a troqué les diamants bruts de leur parole orale contre la verroterie d’un écrit tout en toc. Leur montrer ce qu’ils savent dire quand ils parlent, simplement, pourra les réconcilier avec leurs réelles ressources propres, et les aider à distinguer, dans le monde des mots, l’or franc et la monnaie de singe.

BTS Style. Le cercle des poètes méconnus

A l’École, tout le monde apprend à écrire – à tracer des lettres, et à le faire de telle sorte qu’elles soient pour autrui porteuses d’une pensée. Pourtant, ce n’est un secret pour personne que tous les élèves ne sont pas logés à la même enseigne : selon les filières, les programmes offrent plus ou moins de quoi apprivoiser ce difficile exercice. Et le temps dévolu à développer leur culture humaniste… trop souvent réduit à la portion congrue. Ben oui, pourquoi des explications de texte avec de futurs mécaniciens ? Pourquoi des ateliers d’écriture avec de futurs plombiers ? Quelle utilité du latin « sur le terrain » ? Quelle rentabilité opérationnelle de la philo ? Heureusement qu’il s’en trouve pour des libertés avec cet élitisme à courte vue.

Développer leur culture humaniste, disais-je, car mes étudiants formés dans des sections techniques ou professionnelles savent des tas de choses – qui gisent en eux, inutilisables faute d’être organisées et mobilisées. Mais surtout, ILS ONT L’APPÉTIT des lettres, et j’en veux pour preuve… leur inimitable style !

Plus qu’on ne le croit peut-être à les lire, ils appliquent scrupuleusement un très grand nombre des règles qu’on leur a inculquées – et ce au détriment de leur propre bon sens linguistique. Leurs fautes résultent souvent d’un souci esthétique, d’un véritable zèle littéraire. Combien de fois mes corrections qui élaguaient leurs paragraphes broussailleux, m’ont attiré une réprobation déçue : « Mais ça fait pas bien… ; c’est un peu plat, non ? ; je voulais accrocher le lecteur… »

Nombre de leurs maladresses (certes pas toutes, mais un bon nombre) résultent de ce zèle indiscret. L’institution scolaire est criminelle quand elle le brime au nom d’une pseudo-efficacité professionnelle. Efforçons-nous plutôt de le cultiver ; ce respect nous donnera plus de chance d’être acceptés quand nous soumettrons les écrits de nos élèves à la serpe, rigoureuse, de nos corrections.