Poisson, bête à cornes et sargasse : gare aux méthodes !

Poisson d’Ishikawa, bête à cornes, QQOQCP, 5 pourquoi… : la vulgate managériale grouille d’un bestiaire que mes étudiants de licence pro sont censés maîtriser pour bien se vendre en entreprise. Mouais… Ont-ils été formés pour dompter ces fières méthodes d’analyse ?

Comme ces apprentis peinent à valoriser leur expérience de terrain, je leur demande de s’exercer à présenter par écrit une difficulté qu’ils ont rencontrée, « et les causes qui l’ont rendue possible ». Or là, généralement, ils ne voient pas de quoi je parle : ils n’établissent pas de lien entre difficultés rencontrées et conditions de travail – et préfèrent considérer qu’ils n’ont pas de problèmes. Pas de lien non plus entre mon exercice et les sus-mentionnées méthodes – signe assez sûr du modique profit qu’ils en ont tiré…

Arguer que c’est encore « en cours d’acquisition » est une fausse piste : l’appétit de connaître les causes des choses (felix qui potuit rerum cognoscere causas) ne sera pas inculqué ; mais restauré, oui, car chacun l’a eu. Demander « Pourquoi ? » n’est pas une compétence à acquérir avec des méthodes, mais un jeu d’enfant, inlassable, insatiable.

Faute d’avoir assez entretenu cet élan, l’École fabrique des élèves qui paniquent et s’agrippent aux réponses estampillées scolaire : « Madame, c’est une cause à effet que vous voulez, non ? » OK… sans sourciller, je pousse l’enquête : et comment exprimer cette relation ? Les voilà farfouillant dans leur trousse à « connecteurs logiques » pour à la fin en extraire, après un audacieux « cependant » et un hardi « en outre », le triomphal « par conséquence ». Qu’est devenue leur implacable rigueur d’enfant ?

Le style du temps n’aide guère : la tendance est aux « suite à ceci », « suite à cela » – sargasse étouffant la biodiversité logique et lexicale. Alors quand l’École fait à son tour crever la végétation naturelle sous l’inflation méthodologique et pseudo-théorique… Il faut dépolluer, d’urgence, que les fleurs aient une chance de fleurir.

Humanités / Numérique : tirer plus vite que son nombre

Le temps de nos gosses à l’école n’étant pas indéfiniment extensible, on s’écharpe sur les priorités disciplinaires. Une autre question se pose cependant, avant cette controverse : la transformation de l’apprentissage en course contre la montre. Happés par l’accélération numérique, voulons-nous y précipiter les enfants ?

« Mais, direz-vous, que faites-vous de la slow school ?« Ah oui, slow food, slow management, voire slow sex – et slow school, bien sûr. L’école qui respecte « les lois naturelles de l’enfant »… pfff… Mais commençons donc par les lois culturelles de l’adulte. Le maître n’est-il pas déjà colonisé par le global marketing ? N’est-il pas malgré lui (restons optimistes) son promoteur auprès d’élèves encore peu armés pour s’en défendre ?

Attention : pas de malentendu ! L’usage des technologies de l’information dans les études humanistes est plein de vertus, sans conteste. Non, la question est la numérisation des esprits laquelle, à travers le conditionnement du maître, affecte l’élève quand il lui refuse, en particulier, la possibilité d’être lent.

Car les humanités exigent cette lenteur, singulièrement la peu flamboyante mais fondamentale discipline qu’est la rédaction d’un texte. Nombre de mes étudiants pensent l’expression écrite sur le modèle automatisé qu’ils tiennent des outils numériques : cliquer, cocher, compter, quantifier, appliquer. Or mes exercices demandent plus qu’un QCM, des phrases à trous, un choix entre oui et non ou le repérage de mots-clés. Beaucoup décrochent. Perdus face à mes consignes, ils peuvent se sentir trahis, avec quelque raison : on ne les a pas (assez) habitués à penser hors des cases.

Ces jeunes gagneront à bénéficier de quelques lettres avant de manipuler des chiffres. Alors, puisqu’il faut faire vite à l’ère des microprocesseurs, dégainons les humanités plus vite que leur nombre – ou du moins plus tôt. Mesure de protection contre le dogmatisme technologique qui en expose plus d’un au feu du premier fondamentalisme venu.

Ainsi parlait Zarathoustrain, prophète grammatical en voiture 14

« Nous arrivons en gare de Le Mans ». Ainsi parlait Zarathoustrain, mon chef de bord – que j’attrape au vol : serait-il également amateur des rillettes DE LE Mans ? Il ne comprend pas ; qu’est-ce que je lui veux ? Passons. Dans le TGV vers Toulouse… verdammt ! Encore lui : « Nous desservirons la gare de Agen » (cette fois, je n’ai pas pu l’interroger à propos de les pruneaux de le même nom). Alors quoi ? Dieu est mort, tout est permis ?

Pas du tout. Zarathoustrain est un professionnel, dûment formé à la production efficace de messages bien carrés. Après la-gare-de Rennes il y a la-gare-de Le Mans ; avant la-gare-de Toulouse il y a la-gare-de Agen. Plus de contraction, plus d’élision : ce n’est plus un homme qui parle sa langue, mais un robot insensible au fondant des rillettes. Comment pareille mutation sociétale n’affecterait-elle pas la syntaxe de mes étudiants ? Sans entrer dans le détail (contact éditeur bienvenu si intéressé) j’entends, dans leur prose de juxtapositions maladroitement jointives, l’écho de cette langue dénaturée.

La SNCF n’a pas le monopole de ces fourvoiements grammaticaux, dont leurs auteurs se prévalent comme d’un professionnalisme. Pas étonnant dès lors que des jeunes en formation s’y précipitent, croyant prendre le train de la réussite. Il faut les détromper : s’ils ne prennent soin de leur verbe, les postes à responsabilité qu’ils convoitent seront sous leur nez confiés à d’autres que leur milieu d’origine aura, eux, immunisés contre cette contamination de la grammaire par la machine.

« Nous arrivons en gare de Avignon ». Le chef de bord est-il conscient de ce qu’il fait ? Dans La bête humaine, Lantier était au corps-à-corps avec la machine, femme indomptable. Notre Zarathoustrain ne lutte pas : il est devenu la voix machinisée de la machine, à présent qu’il n’est plus machiniste. Mais il n’a pas perdu au change : il est chef.

Attention à l’École : ce qui brouille l’écoute

Je n’ai pas renoncé à exiger qu’ils rangent leurs téléphones pendant les cours, parfois même – horresco referens – leur ordinateur. Oui, je les embrouille avec du latin, mes étudiants de licence pro, et je les prive de cet écran qui, sous couvert d’une (parfois réelle) prise de notes, reste pour moi un obstacle et pour eux la barrière complice de toutes leurs évasions. Je suis une saloperie de tyrannosaure technophobes. Soit.

Néanmoins, la distraction de l’élève n’est pas mon ennemie, car elle est exploitable – avec des limites (je ne parle pas du bordel généralisé, qui appelle d’autres manœuvres, et de l’endurance). Rien de plus lugubre en effet, de plus inquiétant, qu’un auditoire muet d’enfants sages à la plume docile et au regard éteint. Qu’ils discutent un peu, qu’ils remuent, rêvassent ou rigolent – soit : leur attention du moins est encore à portée de rattrapage.

En revanche, une fois abîmés dans les profondeurs virtuelles du numérique, c’est game over. « Mais Madame, j’écoute ! », proteste le petit malin, qui me le prouve illico en recrachant tel ou tel morceau de ma dernière phrase. Ah, ultime perversion ! Ils ont développé une aptitude à restituer en gros ce qu’ils ont à peine entendu (cousine germaine de leur aptitude à résumer des textes qu’ils ont à peine compris). Ce caméléonisme scolaire : voilà qu’ils appellent écoute, attention, compréhension.

Mais pas de problème ! Psychologie, sciences cognitives, sciences de l’éducation ou marketing, à grand renfort de neurosciences, vont pourvoir aux « nouveaux besoins » éducatifs de ces jeunes : voici les cours sur l’écoute attentive – tout un matos scientifique revendu aux profs en guise de formation continue. Les plus démunis d’entre eux le refourgueront tel quel aux élèves – les autres heureusement savent ce qu’il en est de ces laïus : ça vous brouille l’écoute.


Rature ou culture ? Enfin la réponse !

Pas besoin d’être lacanien pour voir que sous la rature, l’écrit persiste. Et ça, mes étudiants détestent. Inquiets, ils prennent soin d’effacer les traces qui trahiraient leurs inexpiables crimes orthographiques. Quand il faut écrire à la main, ils perdent leur temps à recopier afin d’éliminer toute cicatrice. Les moins patients s’en remettent aux emplâtres de Tipp-Ex… mauvais plan : recouvert, certes, voilà le défaut en relief.

Mais le traitement de texte est venu secourir nos adeptes du nettoyage graphique : tac tac tac et pouf ! Parti ! Dangereuse pureté… Car plus pernicieux que l’erreur est le déni d’icelle. Escamoter indéfiniment une première formulation jugée médiocre expose le rédacteur aux affres de l’éternel retour à la case départ : le premier jet était aussi le premier pas, le pas qui coûte – dommage de revenir dessus. Autre argument : l’écrit persistant sous la rature est une sécurité, disponible quand l’erreur était dans la biffure.

Il y a plus nocif : l’effacement conforte le mythe d’une expression parfaite d’emblée. C’est oublier qu’Athéna n’est sortie tout armée de la tête de Zeus qu’en lui infligeant des migraines olympiques (aïe) et un crâne fendu (aïe et beurk). La rature expose l’écriture comme travail : le premier jet est rarement le dernier mot. Cette souveraine sûreté du verbe est pourtant le but implicite que se fixent mes étudiants, régulièrement désolés de ne pas l’atteindre.

Je leur montre tel de mes brouillons. Ils s’étonnent : fautes, erreurs, reprises et gribouillages – s’y étalent des désordres qu’ils n’imaginaient pas être mon lot. Eh si ! La confidence dédramatise, argument concret pour soutenir ma thèse : la rature, c’est la culture. Je veux les convaincre que la rature est non seulement acceptable, mais souhaitable ; qu’elle est fruit d’exigence intellectuelle, signe de conscience critique, geste optimiste qui nous montre faillibles… et perfectibles. Humaine rature : qu’ils consacrent leur effort ailleurs qu’à vainement l’éviter.

Marché vs étudiants : cons caducs et cons débutants

L’une des fonctions de l’Université serait de préparer nos jeunes à la vie dite active. Discutable mais bon, soit, je m’y colle – défi digne des beaux diplômes que la République, jadis, m’a délivrés. Professionnalisons !

N’empêche. Le marché persiste dans un même reproche à l’égard de ces postulants : « Pas assez d’expérience ». Ha ha ha ! MDR. Ignorons l’absurdité de la requête, allons à sa malignité : n’ont-ils pas, ces gamins, obéi audit marché ? N’ont-ils pas choisi des formations en alternance, des filières professionnelles et professionnalisantes pilotées par les professionnels de la profession ?

Les voilà paralysés devant l’impossible requête, baratinant désespérément pour « se vendre » – et comme ils n’ont fait ni Sciences Po ni l’ENA, ils s’y prennent souvent mal. Ils appellent au secours pour perfectionner leur baratin et réussir à s’imposer dans ce match truqué entre le con caduc et le con débutant. Hors de question que je cautionne cette mascarade ! Il faut les soutenir face au discours qui les assigne : bien sûr qu’ils en ont, de l’expérience…

C’est là que l’Université peut être elle-même : il lui appartient de cultiver la capacité d’analyse de ces jeunes, afin qu’ils voient la complexité de leur expérience. Car ils ont tendance à la vivre sans se poser de questions ; généralement, ils n’imaginent pas qu’ici, à l’autre bout du couloir, leurs pratiques sont à l’occasion l’objet de discours très sérieux : sociologique, économique, philosophique, et j’en passe.

Vais-je tenter de leur faire avaler des bouts de ce savoir académique ? Que nenni. Estomacs pas (encore) prêts. Mais indiquer qu’il existe et en suggérer le goût, oui, pour témoigner d’un fait : leurs pratiques sont éminemment dignes d’intérêt. A eux dès lors, avec mon aide, de construire leur propre discours sur elles. J’espère ainsi leur avoir tendu un ticket de sortie hors du cercle de la connerie utilitariste, où ils seront toujours perdants.

 

Boxe pédagogique : portrait du maître en coach

Le noble art est une bonne école. Sur un ring, à l’entrainement, quel coach a intérêt à mettre son élève KO ? Lui donner du fil à retordre oui, le malmener, le pousser dans ses retranchements oui. L’étaler raide ? Le coach se retrouverait au chômage.

Pourtant, lequel d’entre nous, élève, n’a pas eu un jour à encaisser un maître qui nous balançait son savoir comme un uppercut ? Il veut en finir avec nos distractions, nos bavardages, nos ricanements bourdonnant à ses oreilles comme des mouches. PAF ! Un bon mot sur la « nullité » du gamin, et voilà réglé le compte du vil insecte, excrément de la terre. Aplati. KO. Mais… après ?

Prof aujourd’hui, j’ai sur le coach une sorte d’avantage : mon partenaire est captif – enfin, plus ou moins. Quand l’école est obligatoire, le moucheron doit s’arranger pour se relever, et survivre… Néanmoins, pas étonnant qu’il se montre apathique ou récalcitrant, si après l’avoir mouché je l’exhorte à participer ! Alors, m’inspirant du coach, je mesure mes coups, faute de quoi il n’y aura plus personne à entraîner.

Mais attention. Certains pilonnages, plus subtils, ne sont pas moins désastreux pour l’échange pédagogique. Le savoir peut être asséné avec douceur, avec humour, avec un soupçon d’agacement, voire de mépris. Et le KO de l’élève se manifeste par une docilité, une inertie, une nonchalance, une mollesse légèrement effrayée…

Le maître n’est jamais seul responsable de cette passivité. Il y contribue cependant (parfois sans le… savoir), lorsqu’il tient à être celui qui, des deux, justement, possède le savoir. Même s’il y a du vrai dans cette supposition : oui, il est plus fort, plus habile, plus expérimenté. Et la force de tenir sur le ring, il la transmettra non en donnant des coups mais en en recevant, pour apprendre à son élève l’art de les placer.