Poestival congé

À vous, chers Oupsophiles, un chaleureux merci
De m’avoir soutenue en mes débuts ici.
C’est l’été, l’OUPS ferme. Et ces vers tout pourris
Sont là pour l’assurer : que nul n’en soit marri !
Car vous me connaissez, la même ardeur me brûle,
Et le désir s’accroît quand l’effet se recule.
Mais à plus de 27, ma muse capitule,
Et fait juste crôa-crôa quand vient la canicule.

BTS : impeccable choré ou vaine gesticulation ?

La grande télé murale affichait : « BTS remplit le Stade de France »… ???!!! Là où mon réflexe pavlovien de prof lisait « Brevet de Technicien Supérieur », c’était évidemment autre chose :  » Beyond The Scene » ou, au pays du matin calme, « Bangtan Sonyeondan« , un boys band coréen plastifié, qui fait un carton. Pas totalement déconnectée cependant, j’avais récemment risqué un article, « BTS Style et Gangnam Style« – thèse audacieuse rapprochant le style caractéristique du BTS français et les célébrissimes contorsions du rapeur séoulite PSY. Et l’actualité de la culture mondialisée venait confirmer mes vues !

Pour les novices, deux exemples de prose jugée très « pro » par mes élèves. En entreprise, ils ne saluent pas collègues : ils « réalisent une compétence sociale aux seins [sic – j’adore !] du service ». Ils n’assistent pas à une réunion entre collaborateurs : ils  » mettent en place une activité transversale de communication au sein [ah, le bon sein, toujours…] de l’équipe ».

Point commun entre les 7 mercenaires coréens du BTS et mes étudiants : recherche du geste (choré)graphique, ruée sur le stéréotype, hyper-adaptation à la mode – le tout pour un résultat plutôt déjanté à force de polissage marketing. Certes, mes étudiants ne remplissent pas encore le Stade de France : ils me font rire, et c’est tout. Mais j’ai bien tort. Car ils procèdent ainsi de bonne foi ; et qui les a détrompés (quand on ne les a pas encouragés) ?

Le constat dénonce moins leur incompétence que celle de leurs maîtres dont les grands mots n’ont pallié ni l’inculture, ni l’incurie pédagogique, ni même l’inadéquation opérationnelle. Alors pas de quoi ricaner. Le style ridicule de ces jeunes rédacteurs me fait honte. Honte pour l’institution qui a orienté leurs efforts vers de si contestables conquêtes. Honte pour l’institution qui leur fait honte à eux de ses propres turpitudes.

Oups.gouv, la réponse de l’OUPS : Méfiance ! (Timeo Darmanos et dona ferentes)

C’est le petit mot sympathique qui vient avec le loupé – geste de travers, mot mal placé : « Oups ! » La chose est dédramatisée, on en sourit, même. La possibilité d’apprendre sans être hanté par la peur de se tromper est ce que cherche à cultiver l’Officine Universitaire de Pédagogie Solidaire. L’OUPS s’adresse conjointement aux maîtres et aux élèves : ensemble et chacun dans leur rôle, elle leur offre d’apprivoiser leurs ressources respectives, aux uns pour oser accueillir sans crainte de déchoir, aux autres pour oser s’ouvrir sans crainte de décevoir.
Mais coïncidence : « oups.gouv » est désormais le nom du site gouvernemental instituant un « droit à l’erreur ». On part du principe, explique le ministre, « que l’usager est de bonne foi et que l’erreur est humaine« . Ce merveilleux humanisme divise mieux pour régner – le savoir d’un côté, l’erreur de l’autre -, et dessine un joli tableau : la bienveillante Administration volant au secours de l’administré totalement largué – on se demande bien pourquoi, d’ailleurs, avec toute cette « pédagogie » qu’on lui tartine, à l’usager ! Par contre, une Administration qui admettrait ses incongruités, son inanité, son humanité ? Pfff… même pas en rêve !
Ce modèle binaire domine encore largement l’École : le maître qui sait aide l’élève qui ne sait pas. Et comme on n’arrête pas le progrès, c’est un maître de plus en plus savant (vive les neurosciences) et de plus en plus gentil (vive la psychologie) qui s’escrime à transmettre sa science… Succès sonnant et trébuchant pour l’ « économie de la connaissance », mais juste trébuchant en termes d’émancipation humaine. Car c’est à cette répartition factice du savoir et de l’ignorance qu’il faut s’attaquer, modestement mais radicalement. Telle est la vocation de l’OUPS, loin des dogmes et des théories : réfléchir au ras des pratiques et des situations concrètes, pour qu’apparaissent par petites touches une autre figure du maître et d’autres positions d’élèves – et vice versa.





Et mon c…, c’est du poulet végétal ?

Nombre d’élèves n’hésitent pas à écrire… n’importe quoi. Comment leur rappeler que toute parole a une portée ? Les filières professionnelles ont l’avantage de confronter les étudiants à des relations de travail réelles – et de les rendre sensibles à certaines interrogations : « Les inepties que vous proférez, croyez-vous qu’elles arrangent votre crédibilité ? »

Pour sûr, la question dérange leurs habitudes : à l’École, ils ont l’habitude d’écrire pour leurs profs – autant dire pour personne. Ici, la note obtenue importe plus que leur réputation auprès de… personne. Question bizarre donc, mais non vide de sens : la moindre expérience de terrain (vive l’apprentissage !) leur aura montré les dégâts sur une réputation que des dérapages langagiers peuvent causer, auprès de responsables, de clients, de collègues – quoique de nos jours la crédibilité ne soit pas le critère n°1 de la réussite.

Ma supérette vend désormais, entre le poulet fermier et la cuisse de poulet, du « poulet végétal ». Spécialité végane ? Mouaif… Sourire en coin, le gérant tente une explication : « C’est le poulet normal, mais nourri avec du végétal ». Imparable ! À ce compte-là, ça va pas être dur de rendre le monde végétarien ! L’absurdité ne choque apparemment personne.

Car le panneau est à la caisse, impossible à rater. Lu, pas vraiment vu. En supposant qu’ils auront des lecteurs aussi approximatifs, mes étudiants ne font que tabler sur les mœurs ambiantes : écrivons n’importe quoi, pas grave ! Il faut les mettre en garde : ils n’ont pas, eux, la force de frappe d’une grande enseigne. Eux, on pourra refuser de les lire ; et si on les lit, eux, on ne les ratera pas.

Quelques semaines plus tard. Tiens, plus de la pancarte… Le gérant m’informe en rigolant : « Formule incohérente », dixit la répression des fraudes. Pan sur le naseau de Casino ! Comme quoi. Passé les bornes, y a encore des limites.

Boxe pédagogique (2) : pattes d’ours

Une part de la gent pédagogique, penchée sur la « relation affective », s’interroge : « Faut-il aimer les élèves ? » Alors… les affects se réduiraient à l’amour ? L’amour ne ferait aucun dégât ? Une relation humaine pourrait être sans affect ? Allons ! Le maître n’est-il pas – comme l’élève, le parent d’élève, l’inspecteur ou le ministre – un nid d’affects ? (beurk). S’en passer ou y succomber : vaine alternative. Honnêtement, les magazines féminins font mieux.

Pour sûr les profs aiment et haïssent leurs élèves – et lycée de Versailles ! Échange de bons procédés si chacun joue son rôle : à l’école, le maître a celui du partenaire increvable, que l’élève peut assaillir sans craindre de le dégommer. Mais encore faut-il qu’il sache s’exposer sans se mettre en danger.

Le réglage est subtil. Increvable, non intouchable : l’élève doit pouvoir s’attaquer au maître pour essayer sa force. Ni insensible : il faut un maître réactif pour attester les effets produits. Ni imbattable : l’espoir de dépasser le maître, ça motive ! Ni infaillible : l’erreur assumée par le maître autorise celle de l’élève.

Partenaire increvable, le maître le devient, muni de pattes d’ours. Ce équipement protège pour accueillir les coups, canaliser leur puissance, indiquer des ajustements – et son usage rappelle qu’ici, on s’entraîne (l’élève l’oublie parfois). Pareille joute, sans danger, n’est pas sans enjeu. Colère, engouement, déception ou joie, l’élève apprend qu’il peut les exprimer et s’en servir. Car face à lui, il a non un lamentable punching ball, mais un partenaire souple et serein, prêt à saluer efforts et affects.

Cette expérience demande un maître impassible, sans interférence de dégoulinades affectives. Qu’on épargne donc aux profs les laïus psy ! Et si les tutelles s’occupaient de soutenir les efforts faits pour apprivoiser tous les affects, au lieu de prescrire l’empathie, de proclamer la confiance et de dicter la bienveillance ? Plutôt fournir les pattes d’ours, et former à leur maniement.

Poisson, bête à cornes et sargasse : gare aux méthodes !

Poisson d’Ishikawa, bête à cornes, QQOQCP, 5 pourquoi… : la vulgate managériale grouille d’un bestiaire que mes étudiants de licence pro sont censés maîtriser pour bien se vendre en entreprise. Mouais… Ont-ils été formés pour dompter ces fières méthodes d’analyse ?

Comme ces apprentis peinent à valoriser leur expérience de terrain, je leur demande de s’exercer à présenter par écrit une difficulté qu’ils ont rencontrée, « et les causes qui l’ont rendue possible ». Or là, généralement, ils ne voient pas de quoi je parle : ils n’établissent pas de lien entre difficultés rencontrées et conditions de travail – et préfèrent considérer qu’ils n’ont pas de problèmes. Pas de lien non plus entre mon exercice et les sus-mentionnées méthodes – signe assez sûr du modique profit qu’ils en ont tiré…

Arguer que c’est encore « en cours d’acquisition » est une fausse piste : l’appétit de connaître les causes des choses (felix qui potuit rerum cognoscere causas) ne sera pas inculqué ; mais restauré, oui, car chacun l’a eu. Demander « Pourquoi ? » n’est pas une compétence à acquérir avec des méthodes, mais un jeu d’enfant, inlassable, insatiable.

Faute d’avoir assez entretenu cet élan, l’École fabrique des élèves qui paniquent et s’agrippent aux réponses estampillées scolaire : « Madame, c’est une cause à effet que vous voulez, non ? » OK… sans sourciller, je pousse l’enquête : et comment exprimer cette relation ? Les voilà farfouillant dans leur trousse à « connecteurs logiques » pour à la fin en extraire, après un audacieux « cependant » et un hardi « en outre », le triomphal « par conséquence ». Qu’est devenue leur implacable rigueur d’enfant ?

Le style du temps n’aide guère : la tendance est aux « suite à ceci », « suite à cela » – sargasse étouffant la biodiversité logique et lexicale. Alors quand l’École fait à son tour crever la végétation naturelle sous l’inflation méthodologique et pseudo-théorique… Il faut dépolluer, d’urgence, que les fleurs aient une chance de fleurir.

Humanités / Numérique : tirer plus vite que son nombre

Le temps de nos gosses à l’école n’étant pas indéfiniment extensible, on s’écharpe sur les priorités disciplinaires. Une autre question se pose cependant, avant cette controverse : la transformation de l’apprentissage en course contre la montre. Happés par l’accélération numérique, voulons-nous y précipiter les enfants ?

« Mais, direz-vous, que faites-vous de la slow school ?« Ah oui, slow food, slow management, voire slow sex – et slow school, bien sûr. L’école qui respecte « les lois naturelles de l’enfant »… pfff… Mais commençons donc par les lois culturelles de l’adulte. Le maître n’est-il pas déjà colonisé par le global marketing ? N’est-il pas malgré lui (restons optimistes) son promoteur auprès d’élèves encore peu armés pour s’en défendre ?

Attention : pas de malentendu ! L’usage des technologies de l’information dans les études humanistes est plein de vertus, sans conteste. Non, la question est la numérisation des esprits laquelle, à travers le conditionnement du maître, affecte l’élève quand il lui refuse, en particulier, la possibilité d’être lent.

Car les humanités exigent cette lenteur, singulièrement la peu flamboyante mais fondamentale discipline qu’est la rédaction d’un texte. Nombre de mes étudiants pensent l’expression écrite sur le modèle automatisé qu’ils tiennent des outils numériques : cliquer, cocher, compter, quantifier, appliquer. Or mes exercices demandent plus qu’un QCM, des phrases à trous, un choix entre oui et non ou le repérage de mots-clés. Beaucoup décrochent. Perdus face à mes consignes, ils peuvent se sentir trahis, avec quelque raison : on ne les a pas (assez) habitués à penser hors des cases.

Ces jeunes gagneront à bénéficier de quelques lettres avant de manipuler des chiffres. Alors, puisqu’il faut faire vite à l’ère des microprocesseurs, dégainons les humanités plus vite que leur nombre – ou du moins plus tôt. Mesure de protection contre le dogmatisme technologique qui en expose plus d’un au feu du premier fondamentalisme venu.