La discipline du silence, ou l'autre pays du fromage

Pour être écouté, il faut du silence : on le sait, profs, parents, nous tous. Je dirais même plus : pour écouter il faut du silence, et tout d’abord celui de notre pulsion de jacter.

« … et pour montrer sa belle voix, il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. » Nous voilà bien, avides d’être le Phénix des hôtes de ces bois, affamés de reconnaissance – et adieu le fromage. Dommage ! C’est une belle proie lâchée pour l’ombre : rien moins que notre liberté, la possibilité du choix.

Maître Corbeau sur son arbre perché est content de son fromage. Les problèmes arrivent avec l’autre, sa parole. Ah, l’autre… difficile de ne pas réagir. Pourtant, si notre volatile se taisait un instant, il ouïrait certes le traître canidé, mais aussi une voix intérieure disant le prix du silence. Il pourrait tourner sept fois sa langue dans sa bouche sans l’ouvrir, puis décider comment jouir : la gloire ou le fromage.

J’ai cru un jour, assez confusément, avoir quelque chose à dire ; j’ai voulu pousser mon ramage. Mais que sert de sortir du silence si c’est pour entrer dans le vacarme ? Cela vaut décharge quand il nous démange de l’ouvrir, expulsion quand il faut que ça sorte. Quant à être reconnue, entendue, comprise, c’est un mirage, auquel je n’ai pas encore tout à fait renoncé.

J’ai la chance qu’une institution donne des auditeurs à ma parole, assurant ainsi ma subsistance. Je ne suis pas réduite à l’extrémité du mendiant contraint à séduire en vertu de sa seule personne, si peu aguichante soit-elle. J’ai un fromage, j’ai la liberté du silence. Désormais je le romprai moins ici, et ce nonobstant, vous sais gré de me lire.

Être dessus ou être dedans : là est la question

Une préposition : sauf à être grammairophile ou prof de français, qui sait exactement ce que c’est ? Voilà pourtant une espèce digne de retenir l’attention des honnêtes gens soucieux de biodiversité, des écologistes attachés à préserver faune et flore linguistiques pour faire éclore la « clarté française ». Une qualité que « l’écrivain ne doit pas perdre de vue » parce que, dit d’Alembert, « aucune langue n’est plus sujette à l’obscurité que la nôtre ». Suivons le philosophe : notre langue relève plus du maquis que du jardin… à la française. Pour y progresser, il faut avoir fait la formation « Débroussaillage ». Car manier la machette est un art et comme disent les latinophiles, ars longa vita brevis – désherber à la main, pas à pas, ça prend un sacré temps.

Heureusement il y a des épidémies aussi foudroyantes que le Roud-Up : une bonne pulvérisation et hop, ne survivent que les espèces jugées utiles. En matière de prépositions, « sur » et « en » tiennent aujourd’hui la corde. Dialogue :

– Écoute, je viens SUR Paris, parce que je suis en ce moment SUR un projet où je suis SUR un poste de direction. SUR le moment, je suis un peu SUR les nerfs, mais bon, je reste SUR le coup. Mais on pourra parler SUR mon affaire.

– On est carrément EN phase ! EN ce moment, je suis EN capacité de te mettre EN lien avec des gens EN charge de cette problématique, surtout si tu es EN responsabilité. Et avec moi, tu sais que tu es EN confiance.

Efficacité industrielle : nos gagnantes ont tué la concurrence ; le terrain est éclairci. Quant à savoir si on y voit plus clair…

My name is Bond, James Bond – ou sortir de l’école

Automne. Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs, et les élèves aussi – notamment en soutenance : « Bonjour, je m’appelle Duchemolle Claude », lancent-ils hardiment… Le patronyme seul serait présomptueux ; le prénom seul serait enfantin. Mais nom-prénom, franchement… Pourquoi donc sortent-ils de leur licence professionnelle en jugeant normale pareille entrée en matière ?

Parce que la formule servait à leurs profs pour faire l’appel, pardi ! Il fallait y penser : l’écho de l’élève prend le maître au mot. Mais, les mots de l’École ne seraient-ils pas valides comme passeport social ? Oui, seulement à condition d’être mis à leur place. Et seuls ceux qui se trouvent avoir acquis d’autres codes sauront se départir de celui qu’offre le discours scolaire, et faire la part des choses.

Les autres, faute de repères extérieurs, suivront à la lettre les (mal)façons acquises en classe, continuant de faire ce que l’institution a demandé ou toléré qu’ils fassent. À savoir décalquer les mots du prof. Ou encore laisser audit prof toute l’initiative ; ne pas répondre à ses questions ; prévoir qu’il répétera tout dix fois et reculera devant les sanctions ; supposer qu’il récompensera les efforts sans juger le résultat – le kit basique de l’élève, quoi !

Inutile de s’égosiller : si des élèves installés dans ces postures passent sans encombre d’un niveau à l’autre, ils comprendront mal, à bac+3, que leur appétit pour des « postes à responsabilités » fasse sourire. À nous de leur indiquer ce qui les sépare non de notre exigence, mais de leur ambition. À nous de leur montrer tout ensemble la pertinence et les limites de nos prescriptions. Ainsi pourront-ils sortir de l’École et dépouiller cette docilité qui appelle son maître – enjeu de taille pour nos démocraties.

Carotte et bâton : manager ou former sans états d’âne

Former ou manager, c’est faire avec des ânes bâtés – soit avec des animaux têtus mais sensibles, et assez costauds pour transbahuter toutes sortes de paquets, bagages bien arrimés autant que casseroles brinquebalant à grand fracas. Le genre de bêtes que nous sommes tous, en somme. Et ils sont déjà bien chargés, les bestiaux… Une contrainte de plus, une injonction de plus sans assez de ménagement, et le bât blesse : ils sabotent au lieu de galoper.

Alors ? L’efficacité du manager ou du prof repose au fond sur deux grands principes, aussi largement connus que généralement sous-exploités (en France) : la carotte et le bâton. La chose me fut il y a peu confirmée par un grand professionnel de la presse qui managea longtemps des journalistes, ces drôles de zèbres : saluer la réussite sans faute et sanctionner l’erreur sans délai.

Bien sûr, tout est dans la manière. 1) L’association des deux : faisons l’un sans l’autre, et ça ne tardera pas à coincer. 2) L’ordre : si nous commençons par dérouiller le bougre, plus aucun appât ne saura l’amadouer. 3) Le dosage : ne confondons pas la carotte avec un sucre d’orge et le bâton avec une hache. Trop mielleux, le cadrage fait défaut ; trop tranchant, l’élan hésite.

« Quand un âne s’ennuie, il fait des bêtises et devient très triste », dixit Ânes-et-Nature. Oui, nos publics le montrent. Torpeur ou agressivité, c’est toujours l’âme qui renâcle. Doit-on se faire psy, bouffon ou tortionnaire pour la remettre sur la voie ? Pfff… Carotte et bâton n’opèrent qu’à faire jouer un ressort interne en chacun. Pour les manier sans états d’âne, restons conscients d’être seulement des auxiliaires : le véritable maître n’est pas celui qui les brandit.

C’est ce que je voulais dire : affres de l’accouchement

Les étudiants ont paraît-il besoin d’entrainement à l’oral – eux-mêmes le disent. D’où ces cours dits d’« expression et communication ». Pourtant, ils ne manquent pas de jactance, nos jeunes. Hors de notre vue, sans mentir, leur ramage se rapporte à leur plumage. Alors ?

Hypothèse : l’enjeu est moins de parler que d’être écouté – et par quelqu’un dont la bienveillance n’est pas acquise. Attentif, le prof confronte l’élève aux effets de sa parole en lui offrant l’espace où elle peut résonner. Écho redoutable, qui donne à entendre que parler engage, toujours.

Aussi importe-t-il que les échanges en classe soient l’occasion, fût-ce brièvement, d’endosser le costume d’orateur, et en particulier de faire des phrases complètes et signifiantes. Ne nous contentons pas, trop soucieux d’avancer, d’entériner des réponses à nos questions encore partielles ou mal articulées. Quand nous finissons leur phrase, quand nous la reformulons pour la rendre acceptable, leur « c’est ce que je voulais dire » salue la maîtrise du maître sans avoir fait avancer l’élève, privé d’une expérience incontournable : affronter l’embarras et traverser le bafouillage pour arriver aux mots justes.

Ils ont pris la parole, donc ÇA VEUT dire quelque chose : un sujet demande à être entendu. À nous de soutenir cet élan pour faire émerger du propos initial, qui peut n’être qu’un pénible borborygme, une position assumée. « Wo Es war soll Ich werden« , disait le bon docteur Freud. Inutile même de leur demander de se lever et de venir devant la classe ; le silence d’une véritable écoute est diablement solennelle, déjà.  La personne qui parle prend conscience que sa parole arrive quelque part, qu’elle est désirée. Ce constat, passée l’intimidation, pourra lui donner l’assurance nécessaire pour accepter le risque de décevoir, racine de tant d’inhibitions.

Contre la peur du ridicule : le ridicule du maître

La peur du ridicule fait des ravages dans les salles de cours : il arrive en bonne place dans le top 3 des raisons pour lesquelles les élèves hésitent à prendre la parole – et l’ambiance de bien des séminaires de Master témoigne que le temps ne fait rien à l’affaire. Cette susceptibilité est précieuse à sa manière : elle dit combien, prononcée dans des lieux dévolus à la pensée et à la science, la parole engage. Mais bon sang, quelle entrave à l’expression, à l’invention, à la vie ! Faire dans l’interactif n’est pas chose commode face à des gugusses pétrifiés par la crainte qu’une incongruité fasse d’eux à jamais la risée du monde – alors qu’ils n’hésiteront pas à montrer leurs fesses sur les réseaux sociaux où là, pour le coup, il y a grand risque d’indélébilité.
Les convaincre que leur appréhension est vaine ? Pas si simple : les racines de la peur sont longues, et sinueuses. Il peut être assez efficace de se donner en pâture, de raconter ses propres bourdes. Elles doivent cependant être choisies avec soin, faute de quoi nos turpitudes paraitront bien coquettes, comparées au monumental de leurs gaffes à eux – qu’ils savent parce qu’on a pris soin de le leur reprocher sans y remédier. Alors ?
Au-delà de l’auto-dérision, qui est déjà plus que bienvenue, l’atmosphère se réchauffe quand le maître assume d’encourir le ridicule. Blagues stupides, trous de mémoire, perte d’inspiration en pleine envolée, voire mimiques hasardeuses : qu’il assume de faire des bides… magistraux. Ainsi aura-t-on montré physiquement, et non assuré verbalement, que non, le ridicule ne tue pas – et que l’espace de l’échange, dans cette salle, est sécurisé. Ouf !

Obvecfion de confianfe : exemplaire avec ou sans les dents ?

Le prof pourvu d’une dentition normale peut mordre. Pour s’en prémunir, fafile : tu lui pètes les dents, et quand il voudra dire « conscience », il sifflera « confiance ». Et hop, voilà l’école de la conscience remplacée par l’école de la confiance ! À moins d’aller se faire retaper le dentier à Budapest (plus abordable), le maître aura du mal à énoncer que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », mais restera à l’aise pour moduler, comme Kaa, le serpent au regard hypnotique du Livre de la Jungle : « Aie confiance… aie confiance… »

Il y a un bail (2007) que des économistes éclairés ont dénoncé la « société de défiance« . Mais c’est bien une logique de technocrate (ou d’ingénieur ? je sais, je vais pas me faire que des amis…), de prétendre remédier à la défiance en décrétant la confiance. La délicate alchimie dont elle résulte occupe chaque jour des dizaines de milliers de profs, avec tant de succès aussi discrets que miraculeux. Or l’expérience montre que la bonne formule n’est pas à base de sentimentalisme magique (soyez gentil), ni de technicité cognitiviste (titillez le bon neurone). L’injonction, morale ou pseudo-scientifique, est inepte : le prof sait généralement ce qu’il a à faire, et s’il ne sait pas, ni une messe ni trois jours de formation en neurosciences n’y remédieront.

Ingrédient majeur mais trop peu évoqué de la recette : le chef d’établissement, garant du cadre nécessaire à son équipe. Quid de sa formation à lui ? Quid des compétences que désormais on exige de lui ? Quid de ses marges de manœuvre vis-à-vis de sa hiérarchie ? Des chefs d’établissement moins tenus d’être exemplaires soutiendraient mieux des profs libérés eux aussi du souci d’être bons élèves. Quant à l’exemplarité édictée, à la confiance promulguée, impossible de ne pas y objecter, en conscience, quand on a besoin de toutes ses dents face à la réalité.

La foire du trône, ou le maître qui merdoie

Le trône m’inspire : je creuse, je taupine. Et sans crainte de déchoir, je laisse les ors et le sceptre pour aborder le bronze et le balai à chiottes. Le rapport avec la pédagogie ? On respire, ça vient !

Le maître, bien carré dans sa spécialité, son expérience, sa réputation, etc., le maître donc, si trônant qu’il soit, n’en est pas moins sujet, de temps en temps, à quelque perturbation du transit épistémique.

Parfois, constipation : une question est posée, et voilà que ça coince, pas de bol, le pot reste vide – et il faut faire quelque chose. Car la classe, c’est son côté nature, a horreur du vide et le silence y pardonne aussi peu qu’à la radio. Le sachant doit savoir sacher sans sécher sur son aire de chasse. Les ouailles perdent vite patience : Anne ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Je ne vois que le soleil qui poudroie, l’herbe qui verdoie, et le maître qui merdoie…

Il y a les palliatifs classiques : « Pas le temps ! » (à proférer sur un air vaguement excédé – l’élève se sent méprisé), ou « Oui oui, la prochaine fois ! » (opter pour l’air convaincu – l’élève se sent déçu, voire dupé), ou encore « Hors sujet ! » (là, mauvaise pioche – si l’élève y a pensé, il doit y avoir un lien, à nous de le trouver). Ces subterfuges sont peu glorieux mais à l’occasion bien utiles.

Parfois, incontinence : une bourde est lâchée. On peut alors tirer discrètement la chasse pour noyer le poisson dans la cuvette en tablant (pour une fois) sur leur inattention. Autre méthode : assumer l’étron, l’examiner même, apprendre ensemble à voir d’où il sort… L’étiologie de l’erreur, vaste programme !

On exige du maître l’exemplarité : quel meilleur exemple, que de savoir tirer parti de ses manquements ? Visons plutôt le courage de la précarité que les illusoires prestiges d’un respect foireux.

Le cul du maître : sur le plus haut trône du monde…

Les chiffres parlent : le cul en titre, ça marche ! Alors cédons au destin anatomique, mais bon, en compagnie de Montaigne : « Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul ».

Dans les salles d’enseignement, l’estrade a souvent disparu. Quant à la chaire au sens propre, on peut s’asseoir dessus – ou plutôt non, on ne peut plus. Vous, moi, enfin le commun des maîtres, devons nous débrouiller autrement pour assurer notre magistralité. Mais au fait, par les temps qui courent, le doit-on ? Cette distance pourrait se voir taxer de mépris… Le maître politique lui-même ne sait plus guère où donner de la fesse pour asseoir son autorité : juché sur un trône olympien, ou sur un coin de trottoir, « à portée de baffe » ? Tout prof débutant se sera posé au moins une de ces questions : vais-je les tutoyer ou les vouvoyer ? comment m’habiller pour faire sérieux sans faire pingouin ? puis-je les toucher ? ai-je intérêt à utiliser ce micro ? Etc.

À l’élève effrayée que je fus, redoutant un passage à l’oral comme un passage à tabac, on avait refilé ce (classique) tuyau : imagine-les tous à poil ! Et certes, face à des examinateurs souvent plus cultivés de la mens sana que du in corpore sano, la mise à nu promettait de n’être pas sans effet. Prof aujourd’hui, je n’oublie pas que ce sont mes étudiants qui m’examinent : recto, verso – voire, s’ils approchent, de haut (bibi = 155 cm). Je n’ai pas non plus une voix de baryton.

Mon autorité n’est assise que sur mon cul. Fondement modeste, mais digne d’attention car c’est une certitude : mes cours sont meilleurs quand je n’oublie pas que je suis, aussi bien que mes étudiants, une chose étendue. Plus sûre est la transmission qui prend appui sur nos incontournables corps.

Poestival congé

À vous, chers Oupsophiles, un chaleureux merci
De m’avoir soutenue en mes débuts ici.
C’est l’été, l’OUPS ferme. Et ces vers tout pourris
Sont là pour l’assurer : que nul n’en soit marri !
Car vous me connaissez, la même ardeur me brûle,
Et le désir s’accroît quand l’effet se recule.
Mais à plus de 27, ma muse capitule,
Et fait juste crôa-crôa quand vient la canicule.