C’est ce que je voulais dire : affres de l’accouchement

Les étudiants ont paraît-il besoin d’entrainement à l’oral – eux-mêmes le disent. D’où ces cours dits d’« expression et communication ». Pourtant, ils ne manquent pas de jactance, nos jeunes. Hors de notre vue, sans mentir, leur ramage se rapporte à leur plumage. Alors ?

Hypothèse : l’enjeu est moins de parler que d’être écouté – et par quelqu’un dont la bienveillance n’est pas acquise. Attentif, le prof confronte l’élève aux effets de sa parole en lui offrant l’espace où elle peut résonner. Écho redoutable, qui donne à entendre que parler engage, toujours.

Aussi importe-t-il que les échanges en classe soient l’occasion, fût-ce brièvement, d’endosser le costume d’orateur, et en particulier de faire des phrases complètes et signifiantes. Ne nous contentons pas, trop soucieux d’avancer, d’entériner des réponses à nos questions encore partielles ou mal articulées. Quand nous finissons leur phrase, quand nous la reformulons pour la rendre acceptable, leur « c’est ce que je voulais dire » salue la maîtrise du maître sans avoir fait avancer l’élève, privé d’une expérience incontournable : affronter l’embarras et traverser le bafouillage pour arriver aux mots justes.

Ils ont pris la parole, donc ÇA VEUT dire quelque chose : un sujet demande à être entendu. À nous de soutenir cet élan pour faire émerger du propos initial, qui peut n’être qu’un pénible borborygme, une position assumée. « Wo Es war soll Ich werden« , disait le bon docteur Freud. Inutile même de leur demander de se lever et de venir devant la classe ; le silence d’une véritable écoute est diablement solennelle, déjà.  La personne qui parle prend conscience que sa parole arrive quelque part, qu’elle est désirée. Ce constat, passée l’intimidation, pourra lui donner l’assurance nécessaire pour accepter le risque de décevoir, racine de tant d’inhibitions.

Contre la peur du ridicule : le ridicule du maître

La peur du ridicule fait des ravages dans les salles de cours : il arrive en bonne place dans le top 3 des raisons pour lesquelles les élèves hésitent à prendre la parole – et l’ambiance de bien des séminaires de Master témoigne que le temps ne fait rien à l’affaire. Cette susceptibilité est précieuse à sa manière : elle dit combien, prononcée dans des lieux dévolus à la pensée et à la science, la parole engage. Mais bon sang, quelle entrave à l’expression, à l’invention, à la vie ! Faire dans l’interactif n’est pas chose commode face à des gugusses pétrifiés par la crainte qu’une incongruité fasse d’eux à jamais la risée du monde – alors qu’ils n’hésiteront pas à montrer leurs fesses sur les réseaux sociaux où là, pour le coup, il y a grand risque d’indélébilité.
Les convaincre que leur appréhension est vaine ? Pas si simple : les racines de la peur sont longues, et sinueuses. Il peut être assez efficace de se donner en pâture, de raconter ses propres bourdes. Elles doivent cependant être choisies avec soin, faute de quoi nos turpitudes paraitront bien coquettes, comparées au monumental de leurs gaffes à eux – qu’ils savent parce qu’on a pris soin de le leur reprocher sans y remédier. Alors ?
Au-delà de l’auto-dérision, qui est déjà plus que bienvenue, l’atmosphère se réchauffe quand le maître assume d’encourir le ridicule. Blagues stupides, trous de mémoire, perte d’inspiration en pleine envolée, voire mimiques hasardeuses : qu’il assume de faire des bides… magistraux. Ainsi aura-t-on montré physiquement, et non assuré verbalement, que non, le ridicule ne tue pas – et que l’espace de l’échange, dans cette salle, est sécurisé. Ouf !

Obvecfion de confianfe : exemplaire avec ou sans les dents ?

Le prof pourvu d’une dentition normale peut mordre. Pour s’en prémunir, fafile : tu lui pètes les dents, et quand il voudra dire « conscience », il sifflera « confiance ». Et hop, voilà l’école de la conscience remplacée par l’école de la confiance ! À moins d’aller se faire retaper le dentier à Budapest (plus abordable), le maître aura du mal à énoncer que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », mais restera à l’aise pour moduler, comme Kaa, le serpent au regard hypnotique du Livre de la Jungle : « Aie confiance… aie confiance… »

Il y a un bail (2007) que des économistes éclairés ont dénoncé la « société de défiance« . Mais c’est bien une logique de technocrate (ou d’ingénieur ? je sais, je vais pas me faire que des amis…), de prétendre remédier à la défiance en décrétant la confiance. La délicate alchimie dont elle résulte occupe chaque jour des dizaines de milliers de profs, avec tant de succès aussi discrets que miraculeux. Or l’expérience montre que la bonne formule n’est pas à base de sentimentalisme magique (soyez gentil), ni de technicité cognitiviste (titillez le bon neurone). L’injonction, morale ou pseudo-scientifique, est inepte : le prof sait généralement ce qu’il a à faire, et s’il ne sait pas, ni une messe ni trois jours de formation en neurosciences n’y remédieront.

Ingrédient majeur mais trop peu évoqué de la recette : le chef d’établissement, garant du cadre nécessaire à son équipe. Quid de sa formation à lui ? Quid des compétences que désormais on exige de lui ? Quid de ses marges de manœuvre vis-à-vis de sa hiérarchie ? Des chefs d’établissement moins tenus d’être exemplaires soutiendraient mieux des profs libérés eux aussi du souci d’être bons élèves. Quant à l’exemplarité édictée, à la confiance promulguée, impossible de ne pas y objecter, en conscience, quand on a besoin de toutes ses dents face à la réalité.

La foire du trône, ou le maître qui merdoie

Le trône m’inspire : je creuse, je taupine. Et sans crainte de déchoir, je laisse les ors et le sceptre pour aborder le bronze et le balai à chiottes. Le rapport avec la pédagogie ? On respire, ça vient !

Le maître, bien carré dans sa spécialité, son expérience, sa réputation, etc., le maître donc, si trônant qu’il soit, n’en est pas moins sujet, de temps en temps, à quelque perturbation du transit épistémique.

Parfois, constipation : une question est posée, et voilà que ça coince, pas de bol, le pot reste vide – et il faut faire quelque chose. Car la classe, c’est son côté nature, a horreur du vide et le silence y pardonne aussi peu qu’à la radio. Le sachant doit savoir sacher sans sécher sur son aire de chasse. Les ouailles perdent vite patience : Anne ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Je ne vois que le soleil qui poudroie, l’herbe qui verdoie, et le maître qui merdoie…

Il y a les palliatifs classiques : « Pas le temps ! » (à proférer sur un air vaguement excédé – l’élève se sent méprisé), ou « Oui oui, la prochaine fois ! » (opter pour l’air convaincu – l’élève se sent déçu, voire dupé), ou encore « Hors sujet ! » (là, mauvaise pioche – si l’élève y a pensé, il doit y avoir un lien, à nous de le trouver). Ces subterfuges sont peu glorieux mais à l’occasion bien utiles.

Parfois, incontinence : une bourde est lâchée. On peut alors tirer discrètement la chasse pour noyer le poisson dans la cuvette en tablant (pour une fois) sur leur inattention. Autre méthode : assumer l’étron, l’examiner même, apprendre ensemble à voir d’où il sort… L’étiologie de l’erreur, vaste programme !

On exige du maître l’exemplarité : quel meilleur exemple, que de savoir tirer parti de ses manquements ? Visons plutôt le courage de la précarité que les illusoires prestiges d’un respect foireux.

Le cul du maître : sur le plus haut trône du monde…

Les chiffres parlent : le cul en titre, ça marche ! Alors cédons au destin anatomique, mais bon, en compagnie de Montaigne : « Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul ».

Dans les salles d’enseignement, l’estrade a souvent disparu. Quant à la chaire au sens propre, on peut s’asseoir dessus – ou plutôt non, on ne peut plus. Vous, moi, enfin le commun des maîtres, devons nous débrouiller autrement pour assurer notre magistralité. Mais au fait, par les temps qui courent, le doit-on ? Cette distance pourrait se voir taxer de mépris… Le maître politique lui-même ne sait plus guère où donner de la fesse pour asseoir son autorité : juché sur un trône olympien, ou sur un coin de trottoir, « à portée de baffe » ? Tout prof débutant se sera posé au moins une de ces questions : vais-je les tutoyer ou les vouvoyer ? comment m’habiller pour faire sérieux sans faire pingouin ? puis-je les toucher ? ai-je intérêt à utiliser ce micro ? Etc.

À l’élève effrayée que je fus, redoutant un passage à l’oral comme un passage à tabac, on avait refilé ce (classique) tuyau : imagine-les tous à poil ! Et certes, face à des examinateurs souvent plus cultivés de la mens sana que du in corpore sano, la mise à nu promettait de n’être pas sans effet. Prof aujourd’hui, je n’oublie pas que ce sont mes étudiants qui m’examinent : recto, verso – voire, s’ils approchent, de haut (bibi = 155 cm). Je n’ai pas non plus une voix de baryton.

Mon autorité n’est assise que sur mon cul. Fondement modeste, mais digne d’attention car c’est une certitude : mes cours sont meilleurs quand je n’oublie pas que je suis, aussi bien que mes étudiants, une chose étendue. Plus sûre est la transmission qui prend appui sur nos incontournables corps.

Poestival congé

À vous, chers Oupsophiles, un chaleureux merci
De m’avoir soutenue en mes débuts ici.
C’est l’été, l’OUPS ferme. Et ces vers tout pourris
Sont là pour l’assurer : que nul n’en soit marri !
Car vous me connaissez, la même ardeur me brûle,
Et le désir s’accroît quand l’effet se recule.
Mais à plus de 27, ma muse capitule,
Et fait juste crôa-crôa quand vient la canicule.

BTS : impeccable choré ou vaine gesticulation ?

La grande télé murale affichait : « BTS remplit le Stade de France »… ???!!! Là où mon réflexe pavlovien de prof lisait « Brevet de Technicien Supérieur », c’était évidemment autre chose :  » Beyond The Scene » ou, au pays du matin calme, « Bangtan Sonyeondan« , un boys band coréen plastifié, qui fait un carton. Pas totalement déconnectée cependant, j’avais récemment risqué un article, « BTS Style et Gangnam Style« – thèse audacieuse rapprochant le style caractéristique du BTS français et les célébrissimes contorsions du rapeur séoulite PSY. Et l’actualité de la culture mondialisée venait confirmer mes vues !

Pour les novices, deux exemples de prose jugée très « pro » par mes élèves. En entreprise, ils ne saluent pas collègues : ils « réalisent une compétence sociale aux seins [sic – j’adore !] du service ». Ils n’assistent pas à une réunion entre collaborateurs : ils  » mettent en place une activité transversale de communication au sein [ah, le bon sein, toujours…] de l’équipe ».

Point commun entre les 7 mercenaires coréens du BTS et mes étudiants : recherche du geste (choré)graphique, ruée sur le stéréotype, hyper-adaptation à la mode – le tout pour un résultat plutôt déjanté à force de polissage marketing. Certes, mes étudiants ne remplissent pas encore le Stade de France : ils me font rire, et c’est tout. Mais j’ai bien tort. Car ils procèdent ainsi de bonne foi ; et qui les a détrompés (quand on ne les a pas encouragés) ?

Le constat dénonce moins leur incompétence que celle de leurs maîtres dont les grands mots n’ont pallié ni l’inculture, ni l’incurie pédagogique, ni même l’inadéquation opérationnelle. Alors pas de quoi ricaner. Le style ridicule de ces jeunes rédacteurs me fait honte. Honte pour l’institution qui a orienté leurs efforts vers de si contestables conquêtes. Honte pour l’institution qui leur fait honte à eux de ses propres turpitudes.

Oups.gouv, la réponse de l’OUPS : Méfiance ! (Timeo Darmanos et dona ferentes)

C’est le petit mot sympathique qui vient avec le loupé – geste de travers, mot mal placé : « Oups ! » La chose est dédramatisée, on en sourit, même. La possibilité d’apprendre sans être hanté par la peur de se tromper est ce que cherche à cultiver l’Officine Universitaire de Pédagogie Solidaire. L’OUPS s’adresse conjointement aux maîtres et aux élèves : ensemble et chacun dans leur rôle, elle leur offre d’apprivoiser leurs ressources respectives, aux uns pour oser accueillir sans crainte de déchoir, aux autres pour oser s’ouvrir sans crainte de décevoir.
Mais coïncidence : « oups.gouv » est désormais le nom du site gouvernemental instituant un « droit à l’erreur ». On part du principe, explique le ministre, « que l’usager est de bonne foi et que l’erreur est humaine« . Ce merveilleux humanisme divise mieux pour régner – le savoir d’un côté, l’erreur de l’autre -, et dessine un joli tableau : la bienveillante Administration volant au secours de l’administré totalement largué – on se demande bien pourquoi, d’ailleurs, avec toute cette « pédagogie » qu’on lui tartine, à l’usager ! Par contre, une Administration qui admettrait ses incongruités, son inanité, son humanité ? Pfff… même pas en rêve !
Ce modèle binaire domine encore largement l’École : le maître qui sait aide l’élève qui ne sait pas. Et comme on n’arrête pas le progrès, c’est un maître de plus en plus savant (vive les neurosciences) et de plus en plus gentil (vive la psychologie) qui s’escrime à transmettre sa science… Succès sonnant et trébuchant pour l’ « économie de la connaissance », mais juste trébuchant en termes d’émancipation humaine. Car c’est à cette répartition factice du savoir et de l’ignorance qu’il faut s’attaquer, modestement mais radicalement. Telle est la vocation de l’OUPS, loin des dogmes et des théories : réfléchir au ras des pratiques et des situations concrètes, pour qu’apparaissent par petites touches une autre figure du maître et d’autres positions d’élèves – et vice versa.





Et mon c…, c’est du poulet végétal ?

Nombre d’élèves n’hésitent pas à écrire… n’importe quoi. Comment leur rappeler que toute parole a une portée ? Les filières professionnelles ont l’avantage de confronter les étudiants à des relations de travail réelles – et de les rendre sensibles à certaines interrogations : « Les inepties que vous proférez, croyez-vous qu’elles arrangent votre crédibilité ? »

Pour sûr, la question dérange leurs habitudes : à l’École, ils ont l’habitude d’écrire pour leurs profs – autant dire pour personne. Ici, la note obtenue importe plus que leur réputation auprès de… personne. Question bizarre donc, mais non vide de sens : la moindre expérience de terrain (vive l’apprentissage !) leur aura montré les dégâts sur une réputation que des dérapages langagiers peuvent causer, auprès de responsables, de clients, de collègues – quoique de nos jours la crédibilité ne soit pas le critère n°1 de la réussite.

Ma supérette vend désormais, entre le poulet fermier et la cuisse de poulet, du « poulet végétal ». Spécialité végane ? Mouaif… Sourire en coin, le gérant tente une explication : « C’est le poulet normal, mais nourri avec du végétal ». Imparable ! À ce compte-là, ça va pas être dur de rendre le monde végétarien ! L’absurdité ne choque apparemment personne.

Car le panneau est à la caisse, impossible à rater. Lu, pas vraiment vu. En supposant qu’ils auront des lecteurs aussi approximatifs, mes étudiants ne font que tabler sur les mœurs ambiantes : écrivons n’importe quoi, pas grave ! Il faut les mettre en garde : ils n’ont pas, eux, la force de frappe d’une grande enseigne. Eux, on pourra refuser de les lire ; et si on les lit, eux, on ne les ratera pas.

Quelques semaines plus tard. Tiens, plus de la pancarte… Le gérant m’informe en rigolant : « Formule incohérente », dixit la répression des fraudes. Pan sur le naseau de Casino ! Comme quoi. Passé les bornes, y a encore des limites.

Boxe pédagogique (2) : pattes d’ours

Une part de la gent pédagogique, penchée sur la « relation affective », s’interroge : « Faut-il aimer les élèves ? » Alors… les affects se réduiraient à l’amour ? L’amour ne ferait aucun dégât ? Une relation humaine pourrait être sans affect ? Allons ! Le maître n’est-il pas – comme l’élève, le parent d’élève, l’inspecteur ou le ministre – un nid d’affects ? (beurk). S’en passer ou y succomber : vaine alternative. Honnêtement, les magazines féminins font mieux.

Pour sûr les profs aiment et haïssent leurs élèves – et lycée de Versailles ! Échange de bons procédés si chacun joue son rôle : à l’école, le maître a celui du partenaire increvable, que l’élève peut assaillir sans craindre de le dégommer. Mais encore faut-il qu’il sache s’exposer sans se mettre en danger.

Le réglage est subtil. Increvable, non intouchable : l’élève doit pouvoir s’attaquer au maître pour essayer sa force. Ni insensible : il faut un maître réactif pour attester les effets produits. Ni imbattable : l’espoir de dépasser le maître, ça motive ! Ni infaillible : l’erreur assumée par le maître autorise celle de l’élève.

Partenaire increvable, le maître le devient, muni de pattes d’ours. Ce équipement protège pour accueillir les coups, canaliser leur puissance, indiquer des ajustements – et son usage rappelle qu’ici, on s’entraîne (l’élève l’oublie parfois). Pareille joute, sans danger, n’est pas sans enjeu. Colère, engouement, déception ou joie, l’élève apprend qu’il peut les exprimer et s’en servir. Car face à lui, il a non un lamentable punching ball, mais un partenaire souple et serein, prêt à saluer efforts et affects.

Cette expérience demande un maître impassible, sans interférence de dégoulinades affectives. Qu’on épargne donc aux profs les laïus psy ! Et si les tutelles s’occupaient de soutenir les efforts faits pour apprivoiser tous les affects, au lieu de prescrire l’empathie, de proclamer la confiance et de dicter la bienveillance ? Plutôt fournir les pattes d’ours, et former à leur maniement.